Textes réunis par Philippe Moreau, Corps romain, Collection horos, Jérôme Millon.
Ce livre est un recueil darticles sur le thème du corps romain édité par une petite maison. Le sujet choisi est très original et la plupart des articles sont une contribution innovante à une approche de lhistoire dans la lignée dun Corbin ; une exploration de champs laissés en friche.
Nous proposons dans les lignes qui suivent quelques exemples puisés dans le livre.
Catherine Baroin aborde la cicatrisation notamment dans les écrits de Pline lAncien.
La cicatrice est un signe qui permet didentifier un individu comme Ulysse que sa nourrice reconnaît à la vue dune cicatrice au pied. Lesclave fugitif est marqué au visage mais cest le plus souvent sur le dos que lesclave est brutalisé par les sévices de son maître.
Les cicatrices sont aussi des marques dexploits passés (« Plutarque rapporte, daprès Caton lAncien, quautrefois les candidats aux magistratures ne portaient pas de tunique sous leur toge quand ils faisaient campagne, peut-être par souci de montrer leurs blessures ou leurs cicatrices, preuves indubitables de leur courage
»).
Pierre Cordier sintéresse à létrange sexualité des castrats dans lempire romain. Limage dun corps mou qui évoque la femme vient de prime abord à lesprit ; or les choses sont plus compliquées quil ny paraît. Rares sont les eunuques à avoir exercé lart militaire comme Pothin et Ganymède, adversaires de César durant la guerre dAlexandrie. Le castrat est le plus souvent utilisé au sein de la maison ; « il sert sexuellement de femme ». Si une partie des écrits médicaux le présente comme un être impuissant, il est aussi montré comme un « partenaire sexuel actif au membre infatigable parce quincapable déjaculer », un Priape. En réalité, les deux représentations correspondent à une réalité ; car la date de castration diffère : avant ou après la puberté. Le premier est imberbe, son membre est minuscule tandis que le second est barbu. Mais lun comme lautre sont habités dun désir difficile à satisfaire.
Au fil de la lecture dun article dArmelle Debru consacré aux corps romains médicalisés, on peut lire ces remèdes étranges proposés par Pline lAncien en cas dépilepsie : « il est très bon, dans lépilepsie, soit de manger des testicules dours, soit de prendre en breuvage ceux dun sanglier, dans de leau ou du lait de jument, ou de lurine de cet animal dans du vin miellé, on recommande aussi : les pouvoirs de lièvres salés, de la cervelle dâne fumée, lurine de cheval ».
Embellir le corps et plus particulièrement le visage passe par exemple par le maquillage, thème choisi par Anne Dubourdieu et Elisabeth Lemirre. Les canons de la beauté sont alors différents de ceux daujourdhui : avoir la peau claire et le teint éclatant. Les sourcils comptent dans laspect dun visage : Quintilien par exemple les coupent en deux par une barre horizontale. Chez une femme, les sourcils permettent de mettre en évidence la petitesse du front, autre critère. Ils sont chez les femmes allongés et noircis avec du noir de fumée quon passe au pinceau.
Le fucus, une terre rouge appelée rubrica, le safran comptent parmi les produits naturels utilisés pour le maquillage
Les lèvres roses, les dents blanches, des cheveux souples et abondants sont dautres critères de la beauté féminine.
Pour un homme, le sport permet au corps de se forger. Les autres pratiques sont jugées barbares ou celles « dhommes qui font les femmes » : eux doivent sépiler (y compris les fesses dit Martial).
Le maquillage chez la femme se pratique en privé ; les couleurs utilisées sont vives et contrastée, les joues sont rougies.
Ovide donne le conseil de se laver à leau pure. Pour se laver les dents, Pline recommande diverses recettes à base animale et végétale. Pour les garder blanches, une potion à base de cendres est requise.
Les pommades peuvent gommer tout ce qui nuit à la blancheur de la peau ou servir à lépilation. La peau traitée peut alors recevoir des fards, des masques de beauté. Ensuite le visage est rafraîchi au lait dânesse.
Les cheveux blancs sont souvent teints ou épilés ; les cheveux blonds sont en revanche prisés ; perruques et postiches sont utilisés assez fréquemment.
« Dion Cassius rapporte un épisode du règne de Domitien illustrant la cruauté du tyran, allant jusquà la barbarie ; celui-ci organisa en effet une sorte de mise en scène installant ses invités dans une pièce entièrement peinte en noir et de jeunes garçons nus et peints en noir exécutaient une danse des morts : par le caprice dun tyran de jeunes romains prennent ainsi une apparence de barbares, ou dombres des morts. »
Larticle de Florence Dupont montre à quel point les idées des Romains sur la procréation étaient éloignées de nos connaissances daujourdhui. La maturation du ftus est comparée à celle dun fromage qui vieillit et durcit. Le colostrum, aujourdhui si prisé, est interdit aux femmes car il est jugé empoisonné par le sperme. Cest une nourrice qui allaite lenfant naissant, pratique qui va perdurer longtemps. Le père ou la mère désigne généralement une esclave pour cette fonction. En labsence de nourrice, lenfant est nourri de lait de chèvre miellé ou dhydromel. Les bouillies de céréales avec du lait, des légumes et un peu de vin doux commencent après six mois. Les nourrices sont également chargées de modeler les enfants en faisant jouer les articulations et en aplatissant les zones concaves. Les médecins préfèrent à cette méthode manuelle la contrainte dun moule. Mais le travail des nourrices nest pas éducatif.
Philippe Moreau tente dassocier les gestes à une signification sociale. Les rituels de supplication sont jugés importés dOrient. Seuls quatre gestes chez les Romains servent à honorer autrui : descendre de son cheval, se découvrir, laisser le passage, se lever. Durant la prière, les Romains se couvrent dun pan de leur toge mais ils se découvrent paradoxalement devant les personnes vivantes, craintes ou respectées. Par exemple, lusage lors des jeux est de se lever à lentrée dun porteur de la couronne. Au sénat, à linverse des Grecs, les Romains sont debout pour écouter des magistrats debout. En revanche, Valère Maxime raconte que le poète Accius, persuadé de sa supériorité dans le strict domaine poétique, jamais ne sinclina devant César.
Jean-Paul Thuillier insiste dans son article sur les différences de comportement entre les sportifs romains et les Grecs. Les Romains refusent farouchement la nudité par exemple (Ennius est ainsi cité par Cicéron dans les Tusculanes : « se mettre nu au milieu de ses concitoyens, cest le début de la débauche », associant non sans raison le gymnase grec à lhomosexualité). Pour les Romains, lessentiel est de pratiquer la guerre et lagriculture. Les athlètes romains portent donc un pagne, un vêtement qui ressemble aux shorts des boxeurs daujourdhui. En revanche, on se baignait nu aux thermes comme en témoigne ce passage des confessions : «Dès que mon père maperçut aux bains dans ma virilité naissante et dans mon vêtement dinquiète adolescence
» . Il semble toutefois que lopposition radicale des Romains à la nudité des athlètes ait évolué ensuite et quils aient retiré le pagne. Ils gardent en revanche le cirrus, cette étrange coiffure : un touffe de cheveux au sommet du crâne et une sorte de queue de cheval retombant derrière la tête.
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