Les femmes à l'époque classique
femmes
Ve siècle avant J.C.
Les femmes, oubliées de l'histoire, sont ici au centre de ce livre qui décrit leurs faits et gestes à l'époque classique.

Les femmes grecques à l'époque classique, Pierre Brulé, Hachette.

« Bien souvent,
Je me suis dit, pensant à notre sort de femmes,
Que nous n'étions rien. Enfants, coeurs tout nourris
D'insouciance douce, ainsi que les petits
Le sont toujours, nous connaissons à la maison,
Les jours pleins de bonheur d'une tendre saison.
Mais le bel âge vient, celui des épousailles.
Un accord est conclu : on nous chasse, on nous vend,
Loin des dieux du foyer et des parents chéris,
L'une unie à un Grec, l'autre à quelque Barbare ;
Et dans une demeure où tout semble bizarre,
Etrange, et où l'épouse est parfois mal reçue,
Dès la première nuit notre vie est tissu,
Fixée à jamais, de force Et, pauvres âmes,
Il faut prétendre encore être heureuses»

Sophocle, dans une tragédie perdue.

Pierre Brulé tente dans ce livre de décrire la vie des femmes grecques. Je parle d'une tentative dans la mesure où –en raison des sources parcellaires- Pierre Brulé ne parvient pas à englober tout le sujet. Les thèmes traités le sont avec beaucoup de liberté de ton : ainsi, l'auteur s'attarde longuement sur les questions de sexualité et utilise par moment un langage d'une certaine crudité : disons qu'il appelle un chat un chat.

Les sources utilisables pour travailler sur les femmes grecques ont toutes été écrites par des hommes ; or il ne s'agit pas de toutes les femmes mais de celles qui vivent dans des milieux aisés. L'auteur prévient qu'il n'a pas la prétention de faire un travail scientifique ni d'opposer les sources contradictoires pour obtenir un résultat tiède. Chaque texte utilisé est analysé en profondeur et on assiste au final à une juxtaposition d'études colorées. Cette méthode est résumée en fin de livre par la formule suivante : « Le livre que l'on va refermer n'est pas savant, en tout cas, il n'en emprunte pas l'allure. Livre sans apparat critique, mais qui parle avec ses sources, son souci premier. Il n'est pas non plus le livre rêvé, somme utopique du « tout dire » ».

Très vite, il apparaît clairement que les Grecs ont des femmes une vision subalterne. Pour étayer cette thèse, Pierre Brulé utilise la religion : certes des femmes sont des déesses et d'autres, mortelles, sont des prêtresses jusqu'au moment de leur mariage mais il n'y a pas de religion féminine au sens de réservée aux femmes. Les fêtes citées plus bas sont les exceptions qui confirment la règle.

Lors de certaines manifestations religieuses, des vierges sont placées en tête. Elles sont pubères, filles de citoyens, des parthenoi ; elles transportent sur leur tête des corbeilles contenant des objets pour le culte. Ces marches ressemblent à une exhibition de filles à marier.

Des fêtes religieuses sont également réservées aux femmes : celle pour Déméter et Koré par exemple. Comme les hommes sont exclus de ces cérémonies, le secret en a été bien gardé. On sait toutefois que des participantes remontent de trous des vestiges putrides de petits cochons, de représentations de phalloi et de serpents. Les femmes gravissent la colline de la Pnyx et restent assises sur des branchages de gattilier, plante aphrodisiaque. Le troisième jour est celui de la belle naissance : les femmes échangent des obscénités et sacrifient des cochons. Elles imitent les citoyens à l'occasion de cette fête : elles se groupent par circonscriptions politiques, s'assemblent, élisent des « présidentes » et délibèrent. Ce détail à son importance puisqu'il donne à cette fête un caractère revendicatif.

Autre cas, les dionysies pendant lesquelles les ménades font « les folles » dans la montagne. « La chasse d'Aphrodite », étape de cette fête, consiste à poursuivre un jeune faon pour le sacrifier ou plutôt le lacérer à mains nues et à l'écarteler.

Les hommes qui participent au ménadisme se déguisent en femmes et adoptent des comportements féminins.

Dans la littérature, la femme est souvent décrite ou moquée comme un être inférieur. Sémonide d'Amorgos est l'auteur d'une satyre des femmes. On peut s'interroger sur le caractère représentatif de ce seul ouvrage ; néanmoins l'auteur s'y arrête longuement. Il résume par cette citation symptomatique la vision animale des femmes par Sémonide : « à l'origine, la divinité créa l'esprit sans tenir compte de la femme ». Ensuite les défauts présumés des femmes sont listés : paresse, idiotie, méchanceté, versatilité avec à la clé une comparaison peu avantageuse avec des animaux (ânesse, truie). On trouve plus loin écrit que les filles prépubères sont aussi désignées par des noms d'animaux : ourses, pouliches ou taures. Autre cas, celui d'Hésiode, à l'origine du mythe de Pandora qui déverse sur la terre tous les maux : « D'elle est sortie la race maudite, les tribus des femmes ». Cette tradition littéraire misogyne se retrouve enfin dans la comédie avec Aristophane ou Euripide. Strepsiade est un héros malheureux d'Aristophane dominé par sa femme, de quoi faire rire en effet.

Dans l'Iliade d'Homère, la femme est convoitée ; elle est à l'origine de la guerre. Pierre Brulé s'intéresse tout particulièrement à Briséis et Chryséis. Au travers de la colère de Télémaque pour sa mère Pénélope s'exprime la subordination de la femme en sa maison (mot que Brulé préfère à foyer) : « Remonte donc chez toi, retourne à tes travaux, toile et quenouille, et donne l'ordre à tes suivantes de se mettre à l'ouvrage : la parole est affaire d'hommes, et d'abord mon affaire, car la force ici m'appartient ».

Dans la vie quotidienne, la femme doit obéir à l'homme : à son père qui verse une dot à l'époux et peut la reprendre si celui-ci ne fait pas l'affaire quand toutefois une naissance n'est pas intervenue entre-temps. Le mythe d'Oreste qui tue sa mère et trouve la clémence des dieux parce qu'ils considèrent que celui qui enfante est le père qui féconde et non la mère qui porte est un autre signe de l'infériorité de la femme. Hiéroclès exalte cette vision sexuée du monde où les tâches sont partagées : «A l'homme de s'occuper des champs, du marché, des courses à la ville ; à la femme le travail de la laine, le pain, les travaux de la maison ». Les spécialistes, c'est-à-dire ici les médecins, affirment d'ailleurs que si les hommes ont les os les plus durs c'est parce qu'ils sont chargés de faire la guerre. Parmi les préjugés médicaux de l'époque, on trouve l'assimilation des règles à une semence dégénérée ou impure.

La sexualité de l'époque donne à la femme la seconde place derrière l'éphèbe si on en croît ces vers de Solon : « Tout homme en ses beaux jours cherche pour s'en éprendre un doux garçon aux flans souples, au baiser tendre ». La sexualité masculine permet le changement des partenaires tous dominés. Retour aux métaphores animales lorsqu'il faut nommer l'attirance, le désir pour la femme comparée aux chaleurs de la truie (anathyan) tandis que des verbes humains désignent eux l'amour d'un jeune homme (philein). Les images utilisées pour décrire l'acte amoureux empruntent à la nourriture : presser, dépunaiser (jeu de mot sur koris, punaise et koré, jeune fille d'où dépuceler). On dit aussi « labourer » une femme.

La femme qui ne trouve pas avec son mari un sexe suffisamment rigide utilise les godemichés souvent représentés sur des peintures. Ces peintures montrent également des scènes de masturbation et d'attouchements féminins réciproques. Le rôle du clitoris dans le plaisir des femmes est connu ; l'organe est joliment appelé bouton de myrte, pépin, grain d'orge et de nymphé. La contraception sous la forme du coïtus interruptus est pratiquée différemment des usages médiévaux puisque c'est la femme qui se retire lorsqu'elle sent venir l'éjaculation de son époux. Les pratiques contraceptives sont parfois étranges et rudimentaires comme ces femmes qui sautent et se donnent des coups de talons sur les fesses pour faire tomber le sperme. D'autres méthodes, parfois dangereuses sont utilisées : bouchons pour fermer l'utérus à base d'huile d'olive, miel, résine de cèdre, lavages, emplâtres. Lorsque la naissance n'a pas été empêchée, le dernier recours est l'exposition de l'enfant c'est-à-dire plus clairement son élimination. Du côté de l'homme, on prétendait qu'il fallait se lier le testicule droit pour avoir des filles et le contraire pour des garçons.

Jean-Pierre Vernant a écrit que : « le mariage est à la fille ce que la guerre est au garçon ». L'étude de la vie de Péricles permet d'aborder les différentes étapes du mariage grec : conclusion d'un contrat, la remise en présence du père et de témoins qui est suivie de la cérémonie du mariage proprement dit, le gamos. La femme quitte sa famille ; le cortège nuptial l'amène à son nouveau domicile et elle est introduite dans son nouveau monde la nuit venue, à la lueur des torches. Elle sacrifie sa chevelure à Artémis. Elle quitte brutalement l'univers enfantin pour une vie d'adulte. Ce jour, elle revêt ses plus beaux vêtements et dissimule son visage sous un voile enlevé à la fin de la cérémonie au moment où l'époux remet un cadeau. Un sacrifice et un repas suivent. Chez elle, elle prend possession d'objets symboliques ; le lendemain, la famille de la mariée apporte des cadeaux.

La femme est souvent mariée jeune ; Aristote recommande 16 ans car il met en garde ses concitoyens des dangers d'un hymen trop précoce ; pourtant il arrive que la jeune fille ne soit pas pubère. A l'inverse, les garçons peuvent franchir le pas très tardivement : ils attendent la fin de l'éphébie, la citoyenneté et d'avoir commencé leur cursus. Ils n'ont donc jusqu'à leur mariage que des partenaires masculins.

La femme pour séduire doit se prémunir contre la pilosité ; c'est la peau lisse qui plaît chez la femme comme chez le jeune homme. Les femmes s'épilent donc pour plaire, elles le font souvent à l'aide de la bougie ; même les parties génitales.

Le premier enfant attendu par le couple marié doit être un garçon. A Sparte, cette espérance est guerrière si bien que l'eugénisme est pratiqué et le célibat repoussé. Socrate professe pourtant contre le mariage utilisant l'image des poissons : « ceux qui sont dehors veulent entrer dans la nasse, et ceux qui sont dedans veulent en sortir ».

Le couple doit avoir des relations sexuelles fréquemment ; un décret de Solon impose au moins trois rapports mensuels.

Par le biais de deux destins, celui d'Aspasie, une des plus célèbres courtisanes d'Athènes et de Nééra, Pierre Brulé décrit le fonctionnement de la prostitution -le plus vieux métier du monde dit-on- dans la Grèce classique. Plusieurs catégories se partagent la profession : l'hétaïre est une sorte de geisha de l'antiquité ; la pallaké est une concubine ; la porné est la prostituée strictement. Les hommes fréquentent les prostituées pour le plaisir : hèdonè.

Aspasie a été la maîtresse de Périclès. Des mauvaises langues ont écrit qu'elle rédigeait les discours de l'homme politique qui était le meilleur des orateurs de l'époque. Socrate fréquente Aspasie pour philosopher avec elle. Périclès et Aspasie, accueillie dans la demeure du stratège, ont même un enfant qu'ils prénomment Périclès. Lors de la grande peste qui décime la population de la cité, les deux enfants légitimes de Périclès décèdent. Ce dernier décide de faire amender un de ses décrets pour donner un avenir à son dernier enfant. L'assemblée accède à sa demande. Périclès succombe ensuite de la peste.

Nééra a été achetée par Nicarété, esclave affranchie, alors qu'elle était très jeune. Nous ne savons pas d'où viennent ces jeunes filles esclaves : enfants de courtisanes, enfants abandonnés ? Nééra est impubère lorsqu'elle devient la propriété de Nicarété. L'iconographie confirme la présence lors des banquets de jeunes filles impubères qui dansent nues : hanches, fesses et seins à peine marqués ou peu lisibles. Nicarété emmène les fillettes avec elle à Athènes pour ses grandes fêtes : les mystères d'Eleusis et les grandes Panathénées.

Dans la maison, comme Pénélope, la femme tisse. Le tissage est la principale activité des femmes. Le Péplos est un exemple magnifique de ces ouvrages réalisés par les femmes : ce manteau servait aussi de voile au navire qui était hissé jusqu'à mi-pente de l'Acropole. Il était multicolore et orné de scènes grandioses. Le travail était réalisé par des vierges de bonnes familles, les ergastines aidées par de très jeunes filles les « arrhéphores ».

En filant la laine. Coupe (490), Berlin, Antikenmuseum.

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