Saint Sébastien
Perugin

Saint Sébastien par Perugin

L’iconographie de Saint Sébastien :
de l’inversion des souffrances en plaisir dans la théologie du martyre.


Le spectateur de l’art occidental parcourant les musées saturés de tableaux aux thèmes religieux judéo-chrétiens ne peut qu’être frappé d’un paradoxe visuel et psychologique devant les très nombreuses scènes représentant, avec souvent beaucoup de véracité, les épreuves subies par les saints du martyrologe. En effet, alors que leur sont infligés les pires supplices que les peintres s’emploient à restituer dès la fin du Moyen-Âge avec un luxe de détails et un réalisme qui peuvent sembler eux-mêmes assez ambigus, sous leurs épouvantables tortures, les saints de la chrétienté, non seulement ne sont pas défigurés par la douleur, leurs visages nullement affectés ni leurs corps déformés par la souffrance, mais on les voit fréquemment arborer tous les signes de la plus grande sérénité, voire même du plaisir le plus ostensible.
Cela parfois fait sourire l’amateur moderne qui soupçonne les peintres d’avoir voulu perversement utiliser les sujets de l’art religieux pour peindre des scènes de volupté, des corps nus, des poses lascives que les codes de l’époque ne leur permettaient pas de traiter ouvertement en dehors des commandes de l’art religieux.
En réalité, il y a bien une explication théologique à cette étonnante transformation du mal en bien, de la souffrance en plaisir et elle s’accompagne en retour d’une symétrique inversion du bien apparent –le plaisir- en mal, en souffrance, comme le figurent de façon exemplaire les tourments des damnés dans les représentations de l’enfer. Mais ces visions de l’enfer, très imprégnées d’une intention pédagogique (montrer les souffrances éternelles que nous vaudront les plaisirs immédiats si nous y succombons), ne comportent pas le même caractère paradoxal puisque les maux endurés alors renvoient à des plaisirs antérieurs qui, eux ne sont pas figurés dans les scènes infernales. A l’inverse dans la représentation des scènes de martyre, et toujours dans un but de pédagogie morale et d’édification populaire, le saisissement vient du contraste entre la scène elle-même et l’attitude du héros martyr qui ne coïncident pas avec la logique de la psychologie et même de la physiologie humaines. Qu’il soit battu, éventré, écartelé, flagellé, lacéré, énucléé, transpercé, crucifié, mutilé, brûlé vif, lapidé ou livré aux fauves, le martyr reste de marbre, conserve sérénité, beauté, sourire, regard langoureux et parfois il prend même –c’est en particulier le cas de nombreux Saint-Sébastien- des poses langoureuses ou voluptueuses.
Saint Sébastien est en effet, entre tous les martyrs largement représentés dans l’art chrétien, l’un des plus populaires. Son iconographie, particulièrement riche, constitue un témoignage exceptionnel de l’évolution de la peinture religieuse de la fin du Moyen-Âge au XX° siècle et illustre de façon très caractéristique ce renversement des affects auquel donne lieu le sacrifice de soi dans la théologie catholique et sa représentation en peinture.

La vie de Saint Sébastien
Selon Jacques de Voragine, Sébastien, militaire « chéri » par les empereurs Dioclétien et Maximien, se distingua à l’occasion du martyre de deux jumeaux, Marcellien et Marc dont les parents et les épouses, au moment où ils allaient être décapités, se lamentèrent au point de risquer de faire « mollir » les deux martyrs. C’est alors que Sébastien intervient :

« Magnanimes soldats du Christ, s’écrie-t-il, n’allez pas perdre une couronne éternelle en vous laissant séduire par de pitoyables flatteries. » et aux proches éplorés il explique : « Ne craignez rien, (…) ils vont dans le ciel préparer des demeures d’une beauté éclatante. (…) Cette persécution que nous endurons ici est violente aujourd’hui et demain elle sera évanouie. (…) Réchauffons nos affections dans l’amour du martyre. »

Dès cette première intervention, on voit fonctionner la rhétorique du renversement des valeurs : les biens terrestres (ici l’affection des proches) constituent une entrave à la béatitude éternelle. Loin de plaindre les suppliciés, il convient de les encourager et de les envier. De là procède, dans la peinture, le souci de remplacer les marques de la douleur par celles du plaisir et de montrer explicitement cette transformation dans l’apparence des corps suppliciés afin de rendre le supplice lui-même désirable.
La suite des aventures de Sébastien confirme cet état d’esprit : pour guérir le préfet de la ville de Rome, il fait détruire toutes les statues d’idole que celui-ci collectionnait et suscite, à chaque fois, de spectaculaires conversions. Ces faits conduisent Sébastien lui-même au martyre :

« Dioclétien le fit lier au milieu d’une plaine et ordonna aux archers qu’on le perçât à coups de flèches. Il en fut tellement couvert, poursuit la chronique, qu’il paraissait être comme un hérisson ».

Mais, contre toute vraisemblance, Sébastien, laissé pour mort, réapparaît bien vivant et victorieux. L’empereur alors le fait fouetter et jeter au cloaque puis ensevelir après une nouvelle réapparition.

Dévotion
A la suite de cette première légende, une dévotion particulière se développe dans la chrétienté, conduisant à consacrer à Saint Sébastien de très nombreuses églises. Saint Grégoire, rapporte encore la Légende dorée, qu’à l’occasion d’une telle cérémonie de dédicace, une jeune mariée se rend à l’église sans avoir pu, la nuit précédente, « pressée par la volupté de la chair, s’abstenir de son mari ». Soumise aux tourments dune légion de « 6666 démons », elle ne devra finalement son salut qu’à l’intervention d’un saint homme. Cet épisode introduit explicitement dans l’histoire de Saint Sébastien la dialectique du plaisir charnel, avec toujours le même système d’inversion : céder aux plaisirs sur terre conduit à tous les malheurs, comme symétriquement, dans les événements antérieurs, le malheur terrestre de la souffrance physique conduisait au bonheur éternel.

Protecteur de la peste
Enfin, la Légende dorée évoque un autre aspect qui restera très présent dans la fortune iconographique de Saint Sébastien : le protecteur de la peste : Rome et Pavie, en particulier, dévastées par l’épidémie ne retrouvèrent le salut que lorsqu’on lui éleva un autel. L’étude des tableaux montre comment ces différents thèmes se sont combinés dans l’imaginaire mystique et pictural et notamment comment la sagittarisation du saint qui attire sur son corps, sans dommage pour lui, les traits des archers, devient une métaphore de la protection qu’il exerce sur les villes menacées par l’épidémie.
Ce récit, par sa complexité et ses ambivalences, offrit une source féconde d’inspiration aux arts visuels qui exploitèrent tantôt le paradoxe tragique du supplice, la figure protectrice ou, plus récemment, l’emblème homosexuel.

Iconographie
Dans un article paru dans le journal Le Monde daté du 28 juillet 2004, Michel Braudeau dresse le portrait du saint et parle d'une icône détournée au sujet de l'utilisation contemporaine de son image. Il évoque ce glissement iconographique vers une représentation moins virile du saint qui culmine avec Le Caravage.
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