

Introduction
Le livre d’Anne Applebaum est une des premières sommes sur le Goulag, le système concentrationnaire soviétique, alors qu’il existe de très nombreux travaux sur les camps nazis. Pour Anne Applebaum, cet état de fait est révélateur d’un regard encore bienveillant de l’Occident à l’égard du communisme réel. Or 18 millions de personnes ont été emprisonnés dans les geôles communistes entre 1917 et 1953.
Conformément aux plus récentes recherches, celles de Nicolas Werth par exemple, Applebaum affirme qu’il existe une continuité entre l’époque où Lénine est au pouvoir et le stalinisme dans la mesure où les premiers camps de concentration soviétiques ouvrent leurs portes alors que Lénine dirige la Russie.
Le premier goulag
Le premier goulag est installé dans le monastère de Solovetski, qui se situe au nord-ouest de l’URSS. Ce camp mélange des prisonniers de droit commun et des politiques ; il s’étend d’île en île sur l’archipel. Le traitement réservé aux prisonniers politiques est clément. Le typhus cependant décime la population carcérale.
En 1925, de nombreux prisonniers politiques, par décisions du Kremlin, sont déportés dans les goulags de l’Est de la Russie.
Avant 1930, les autorités, alertées par les rumeurs de mauvais traitement des prisonniers et de tortures, enquêtent et décident d’infléchir les méthodes de l’encadrement.
Le régime, pour faire face à la surpopulation, libère des prisonniers en procédant à de grandes amnisties : en 1927, 50 000 prisonniers sont ainsi libérés à l’occasion de l’anniversaire de la révolution d’octobre.
Des camps pour travailler
L’objectif des camps est de faire travailler les détenus et d’arriver à une activité rentable, essentiellement orientée vers des productions industrielles variées.
La volonté de Staline d’accomplir les objectifs du plan quinquennal est un élément qui explique en grande partie la montée en puissance du système concentrationnaire : charbon, gaz, pétrole, bois deviennent nécessaires en grande quantité et ces ressources se trouvent essentiellement dans le grand nord et en Sibérie. C’est à ce moment que le mot GOULAG est utilisé pour désigner les camps de travail soviétiques : Goulag pour direction générale des camps.
Avec Staline commencent également les grands travaux pharaoniques tel le canal Mer Blanche-Baltique. Les travaux durent 21 mois, s’accomplissent avec un outillage rudimentaire, dans des conditions terrifiantes. 170 000 détenus sont utilisés pour creuser un canal juste profond de 3,6 m, profondeur qui se révélera insuffisante. 25 000 prisonniers y laissent leur vie. Maxime Gorki et d’autres écrivains ralliés au régime accompagnent Staline lors de son inauguration, en août 1933. En 1966, Soljenitsyne passe une journée entière au bord du canal et constate que le nombre des navires qui y circule se compte sur les doigts d’une seule main.
En 1930, les Goulags comptent près de 300 000 détenus, dispersés entre une douzaine de complexes. Les fronts pionniers reculent, des trains traversent le pays vers l’Est, avec à bord des Zeks par milliers. La construction de la voie ferrée Baïkal Amour requiert la mobilisation de nombreux prisonniers regroupés dans un camp appelé BAMlag, ce chantier est à l’origine de la mort de 10 000 prisonniers.
C’est à cette époque que la célèbre région de la Kolyma, riche en or, est peuplée par les Zeks. Edouard Berzine, un vieux Bolchevik nommé responsable du complexe naissant, se montre attentif aux prisonniers. Les conditions de travail sont relativement bonnes, du moins au début, et les prisonniers se mélangent aux pionniers pour extraire le minerais.
Les grands travaux se sont prolongés après la seconde guerre mondiale : par exemple la construction d’une ligne de chemin de fer de la région de Vorkouta jusqu’à l’embouchure de l’Ob, abandonnée après la mort de Staline. Elle coûte 40 milliards de roubles et la vie de plusieurs milliers de prisonniers.
Le tournant de 1937 ?
Selon l’auteur, l’année 1937, bien que surestimée par les historiens spécialistes du stalinisme (année de la « Grande Terreur » avec 1938), est bien un tournant. Les traitements infligés aux prisonniers se durcissent tandis que les dirigeants des camps subissent les purges. Ainsi, Berzine est arrêté puis exécuté en 1938. Les prisonniers politiques deviennent des « ennemis du peuple » et les exécutions sommaires se multiplient jusqu’en novembre 1938. La productivité des prisonniers décline fortement. Béria reprend en main le système et utilise comme levier les prisonniers les plus compétents : le meilleur exemple étant Tupolev. Le 1er janvier 1938, le nombre de prisonniers dans les camps atteint 1,8 million alors qu’il était de 950 000 trois années auparavant. Les camps deviennent de véritables complexes industriels.
Le système répressif mis en place par Staline exécute plus de membres du Bureau Politique du PC allemand que le NSDAP en Allemagne. Il s’en prend aux étrangers, à ceux qui entretiennent des relations avec l’étranger, dans un climat de suspicion généralisé.
Le côté arbitraire des arrestations est par exemple révélé par l’enfermement des frères Starostine, joueurs de football du Spartak, sans doute emprisonnés par ordre de Béria après une défaite du Dynamo, son équipe favorite, contre le Spartak.
La vie quotidienne dans les camps
Le voyage jusqu’aux camps se fait par train, parfois dans des wagons à bestiaux. Pour la Kolyma, le périple s’achève en bateaux. Dans tous les cas, les conditions de transport sont le plus souvent terribles. Sur les navires par exemple, les politiques se réunissent en fond de cale pour se défendre des criminels qui se livrent en toute impunité à des actes barbares : atteinte à la pudeur, violences, viols...
L’arrivée dans un camp de concentration soviétique passe par des rituels souvent très désagréables : la fouille au corps, l’interrogatoire souvent musclé, le rasage des cheveux, la nudité... Dans certains camps, il faut enfiler un uniforme, dans d’autres, le prisonnier peut garder ses vêtements. Généralement, les vêtements sont insuffisants, en particulier dans les camps des régions froides de l’URSS et les prisonniers doivent se fabriquer des tenues pour se protéger de l'hiver.
Les détenus sont affectés selon la peine qu’ils se sont vus infligés et subissent alors un régime carcéral en proportion. Chacun est ensuite affecté à une tâche précise. Les prisonniers politiques dans les camps ne représentent que 12 à 18 % des détenus dans les années de la grande terreur ; leur nombre augmente pendant la seconde guerre mondiale pour atteindre 38 à 40 % en raison de la libération des détenus de droit commun qui viennent augmenter les effectifs de l’armée rouge ; ils sont 60 % en 1946 après l’amnistie de la victoire. Mais le terme de « politiques » pour désigner certains prisonniers est exagéré tant beaucoup n’ont que vagues convictions ; de même, les prisonniers de droit commun n’ont pas toujours commis d’infractions graves : l’arbitraire règne en maître. Les communistes enfermés se comportent de manière hautaine, persuadés d’avoir été victimes d’une injustice, ils attendent parfois d’être réhabilités et continuent même de louer Staline pour certains.
Les femmes sont fréquemment victimes de violences sexuelles. Un rapport de 1949 établit que sur les 503 000 femmes du goulag, 9 300 sont enceintes et 23 790 ont avec elles des enfants en bas âges. Les enfants des prisonniers considérés comme « ennemis du peuple » sont plus maltraités que les autres. Vers 1935, des camps spéciaux pour les enfants massivement raflés dans les rues sont créés. Une loi de la même année permet de condamner un enfant dès 12 ans comme s’il était déjà un adulte. D’après les statistiques du NKVD, les centres d’accueil pour enfants reçoivent 842 144 enfants sans foyer entre 1943 et 1945 ; 52 830 sont affectés dans des colonies d’éducation par le travail ; les autres regagnent leur foyer ou un foyer pour enfants. Un lagpounkt pour enfants est même ouvert dans le grand Nord : une partie des mille détenus travaillent dans une briqueterie et les autres à déblayer la neige.
Les Zeks développent des stratégies de survie qui les rendent indifférent au sort des autres. Un témoignage rend bien cette évolution de la mentalité du prisonnier : « Comment peut-il partager son pain avec un fou torturé par la faim qui, dès le lendemain, l’accueillera dans le baraquement de ce même regard implorant ? » Pour ne pas se tuer à la tâche, des Zeks, comme le héros de Soljenitsyne, Ivan Denissovitch, consacrent beaucoup d’efforts à éviter de travailler. C’est le cas des plus grands mémorialistes des camps : Evguenia Guinzbourg, Lev Razgon, Varlam Chalamov qui se "planquent". Des prisonniers acceptent au contraire de collaborer avec les autorités et deviennent gardes.
Parmi les sévices que les prisonniers peuvent se voir infliger, la privation de sommeil est très couramment utilisée. Il suffit d’éclairer les cellules la nuit et de frapper sur les portes pour réveiller les détenus qui s’assoupissent.
Beaucoup de prisonniers souffrent des conditions de vie et développent des pathologies parfois mortelles : d’octobre 1940 à la première moitié de mars 1941, on dénombre 3 472 cas d’engelures, qui font perdre 42 334 journées de travail. 2 400 prisonniers sont trop faibles pour travailler.
L’organisation du camp
Le Lagpounkt, le camp, comprend la zona, entourée de barbelés, surveillée par des gardiens postés sur leurs miradors ; les bania, les bains ; le réfectoire ou stolovaia où est servie une soupe infâme et du pain ; la rabotchaia zona ou zone de travail ; la section culturelle et éducative ou KVTH ; des cachots ou chizo ; une maison de rendez-vous ou Dom Svidanii. L’espace de vie de chaque détenu dans les baraquements n’excède pas un mètre carré et demi.
Il existe des camps destinés à des usages particuliers : un lagpounkt disciplinaire dans la Kolima (Serpentika) par exemple, des camps de soins pour requinquer les prisonniers affaiblis.
Les gardes des camps sont souvent recrutés parmi des gens médiocres par le rang social ce qui peut expliquer leurs comportements ; beaucoup d’anciens soldats de l’armée rouge ont poursuivi leur carrière militaire dans les camps après 1945.
Les camps sont peuplés de criminels, les ourki, qui sèment la terreur parmi les prisonniers.
Contrairement à ce qui a été souvent dit ou écrit, les évasions sont fréquentes : en 1947, par exemple, on dénombre 10 440 évasions dont 3 000 échouent. Un prisonnier explique à ce sujet : « j’ai survécu dans les camps grâce à l’espoir que j’avais de m’en évader (...). Un homme ne peut survivre s’il ne sait pas pourquoi il vit. »
Les camps pendant la seconde guerre mondiale
Le 22 juin 1941, l’invasion soviétique est à l’origine d’un décret qui maintient les prisonniers politiques dans les camps quand bien même ils ont purgé leur peine. Les conditions de vie se durcissent. Devant l’avancée allemande, certains camps doivent fermer et dans l’affolement, le NKVD fusille des prisonniers ; de longues marches d’évacuation s’organisent. Au total, 750 000 détenus sont évacués de 27 camps et 210 colonies de travail.
Les étrangers enfermés dans les camps soviétiques sont nombreux : 108 000 habitants de la Pologne orientale sont internés et 320 000 déportés vers des villages d’exil ; les habitants des Etats baltes connaissent le même sort. Nombreuses sont les nations soviétiques accusées par Staline de collaboration et déportés : les Karatchaïs, les Balkars, les Kalmouks, les Tchétchènes, les Ingouches, les Tatars... La Tchétchénie est réputée pour résister à la soviétisation : elle s’est soulevée en 1929 et en 1940. Près de 78 000 tchétchènes trouvent la mort pendant leur déportation. Les Tchétchènes ne sont autorisés à rentrer chez eux qu’en 1957.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer le massacre de plusieurs milliers d’officiers polonais à Katyn.
Le taux de mortalité dans les camps atteint 60 % en 1943.
35 camps se convertissent à la production de munitions.
Par une décision controversée prise lors de la conférence de Yalta les citoyens soviétiques exilés sont tenus de regagner la mère patrie. Ainsi en mai 1945, des soldats britanniques obligent à coups de baïonnettes et de crosse des milliers de femmes et d’enfants à grimper dans les trains qui doivent les conduire en URSS. Plutôt que de rentrer, des femmes jettent leurs bébés puis sautent à leur tour du train.
A leur passage à la frontière, les soviétiques qui regagnent le pays sont interrogés et certains passent dans des camps de filtrage où ils subissent des interrogatoires « plus poussés ».
Le terme de katorga (utilisé sous les tsars) est employé pour désigner ces camps de transit dans lesquels sont enfermés près de 60 000 prisonniers ; certains parce qu’ils avaient été pendant la guerre d’authentiques collaborateurs nazis mais aussi beaucoup d’autres pour des raisons fondamentalement ambiguës.
D’autres amnisties sont proclamées à la libération (734 785 en 1945 pour des femmes enceintes et des mères de très jeunes enfants).
En 1950, 2 561 351 prisonniers sont encore enfermés dans le goulag. Une vague d’arrestation de prisonniers pourtant libérés après avoir purgés leur peine est effectuée. Staline assigne une nouvelle série de grands travaux aux directeurs des camps : canaux Volga-Don, Volga-Baltique, Grand Canal Turkmène, centrales électriques.
Après la mort de Staline
A la mort de Staline, Béria, avant d’être écarté du pouvoir, s’empresse de réorganiser les camps : le MVD (ancêtre du KGB) ne conserve que la gestion des camps politiques. Il reste 2 526 402 prisonniers dans les camps dont 221 435 sont jugés « dangereux criminels d’Etat ». De nombreuses libérations s’opèrent qui réduisent le nombre des condamnés à 1 million.
Néanmoins, si on en croît l’expérience de Viktor Boulgakov, arrêté au printemps 1953, les conditions de détentions ne se sont guère améliorées.
Les camps connaissent des soubresauts sous forme de grèves massives : dans un premier temps, les autorités de Moscou rencontrent les comités de prisonniers, pratique inconcevable du temps de Staline, puis le pouvoir décide de liquider les grèves.
Selon un rapport commandé par Khrouchtchev, daté de 1954, le MVD indique que 3 777 380 personnes ont été reconnues coupables de crimes contre-révolutionnaires depuis 1921, 2 369 220 ont été internés dans des camps, 765 180 exilés et 642 980 exécutés. Ce bilan ne comprend pas les millions d’exilés, les accusés de crimes non-politiques, ceux qui ont été jugés par des tribunaux ordinaires et ceux qui n’ont pas été jugés.
Le Goulag au sens de direction générale des camps est dissoute. Khrouchtchev autorise la publication d’une journée d’Ivan Denissovitch. On assiste à une véritable libéralisation du système concentrationnaire soviétique.
Avec Brejnev commence le temps des dissidents et donc les arrestations de prisonniers politiques. Au milieu des années 70, Amnesty comptabilise 10 000 prisonniers politiques. Le recours aux hôpitaux psychiatriques pour emprisonner les dissidents devient fréquent.
Il faut attendre 1986 pour que Gorbatchev accorde sa grâce à tous les prisonniers politiques.
Conclusion
Anne Applebaum conclue son livre en s’interrogeant sur l’absence de commémoration digne de ce nom. Sur ce point, il suffit de faire la recherche du « google » et sur le nombre dérisoire de sites consacrés au goulag.
Elle établit une comparaison audacieuse avec le nazisme et termine en légitimant la guerre froide au nom du combat contre le communisme. C’est un raccourci logique si on considère l’horreur qu’a été le communisme réel dans le monde que d’utiliser des moyens militaires pour endiguer sa croissance ; il n’en reste pas moins que ce raisonnement dédouane les Etats-Unis de son soutien à des dictatures de droite en Amérique latine et en Asie, dictatures féroces utilisées comme bouclier contre l’avancée du communisme.
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| Des camps pour travailler |
| Le tournant de 1937 ? |
| La vie quotidienne dans les camps |
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| Les camps pendant la seconde guerre mondiale |
| Après la mort de Staline |
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L'auteur du livre chroniqué, Anne Applebaum, est journaliste au
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