

Article rédigé avec le manuel de Vincent Cloarec et Henry Laurens, Le Moyen-Orient au 20ème siècle
Pour mieux comprendre l’actuel conflit en Irak, il nous semble opportun de revenir sur le siècle passé au Moyen-Orient. Quelles ont été les luttes d’influence occidentales dans la région ? Depuis quand l’Irak est un pays indépendant ? Pourquoi ce pays est-il un enjeu économique ? Quelles sont les caractéristiques de sa population ? Autant de questions légitimes et peu abordées dans les médias.
Les différents peuples qui vivent au Moyen-Orient se répartissent en quatre familles : les Arabes qui se définissent par leur langue et leur généalogie ; les Turcs, les Kurdes qui représentent près de 40 % de la population irakienne et se concentrent pour l’essentiel dans le nord du pays ; les Arméniens.
La diversité religieuse de la région est une seconde caractéristique du Moyen-Orient : les sunnites forment la majorité des musulmans (ils se réclament de la Sunna, la tradition). Les Chi’ites représentent près de 60 % de la population arabe de l’Irak. Leurs lieux saints se situent d’ailleurs en Irak (à Najaf et à Kerbala dans le sud). L’Iran a fait du chi’isme sa religion d’Etat. Les Chi’ites ne reconnaissent de légitimité qu’à Ali, gendre et fils adoptif de Mahomet. Les Chrétiens sont très minoritaires (3 % en Irak). Les Assyriens sont des communautés chrétiennes non arabisées qui utilisent le syriaque comme langue. Les communautés juives ont quasi disparu depuis la création d’Israël où elles se sont réfugiées.
Longtemps sous la domination ottomane, le Moyen-Orient est animé de soubresauts arabes : par exemple la tentative de reconstituer l’ancien Etat des Saoudiens ; d’autres part Anglais et Français tentent de s’y installer (la Grande Bretagne dans la péninsule et la France plus particulièrement au Liban où vit une importante minorité chrétienne : les Maronites). Autre courant en ce début de siècle, le sionisme c’est-à-dire la volonté de Theodor Herzl et des siens de fonder un Etat juif par la colonisation de terres.
La première guerre mondiale marque une étape fondamentale dans l’histoire du Moyen-Orient. L’empire ottoman est le grand perdant, laissant la place libre au nationalisme arabe et à une emprise plus grande de l’Occident. L’Irak est un objectif essentiel de la part des Anglais en raison des réserves de pétrole de la région de Bassora.
A la fin de la guerre, le partage de la région se fait selon le principe des mandats. Le protectorat installé par les Anglais sur l’Irak conduit à la révolte des chi’ites qui réclament un Etat arabe. Cette révolte atteint son point culminant en 1920. Les combats font plus de 8 000 morts du côté des irakiens. Les Britanniques se servent alors de Faysal (fils du chérif Hussein, leader de la révolte arabe) pour assurer une indépendance sous contrôle. La ratification du traité qui fait de l’Irak un mandat a lieu dans des conditions douteuses dans la mesure où les leaders chi’ites sont déportés.
L’Irak se dote d’un réseau d’écoles durant cette période et d’une armée moderne. L’amélioration de l’éducation des jeunes conduit à un éveil de la conscience politique de la jeunesse. L’indépendance est acquise au début des années 30. Les velléités des Assyriens et des Kurdes sont jugulées.
Membre de la SDN dès 1932, l’Irak tente de faire avancer dans le concert des nations la cause arabe. En 1933, le fils de Faysal succède à son père mais se montre un piètre souverain. Les mouvements d’opposition sont réprimés comme les minorités. L’Irak entre dans une période d’instabilité marquée par un premier coup d’Etat en 1936. Le rôle de l’armée se trouve renforcé par les circonstances. Le pays se rapproche de ses voisins. Le roi menace d’envahir le Koweït.
En 1940, un nouveau gouvernement se rapproche de l’Allemagne nazie ce qui provoque le débarquement des Anglais à Bassora. Ils occupent le pays jusqu’en 1945. C’est à ce moment que les Etats-Unis pointent pour la première fois leur nez dans la région. Ils soutiennent l’intervention britannique en Irak. Durant la guerre, c’est d’Irak que proviennent les appels au nationalisme arabe les plus entendus, notamment par l’intermédiaire du mufti de Jérusalem réfugié à Bagdad . Il choisit clairement le camp de l’Allemagne.
L’après-guerre est fondamentalement marquée au Moyen-Orient par la création d’un Etat juif à la suite d’une guerre en 1948. La proclamation de l’Etat d’Israël par Ben Gourion ne met pas fin au conflit dans lequel les Irakiens sont impliqués tandis que les Britanniques protègent leurs intérêts arabes. Il est à noter qu’il n’y a pas d’armistice entre Israël et l’Irak en 1949 alors qu’un accord est trouvé avec les autres pays arabes impliqués.
L’Irak tente également de s’affranchir de son tuteur anglais sans y parvenir et de se rapprocher de la Syrie dans un « croissant fertile ». La question pétrolière prend également de plus en plus d’acuité dans l’après-guerre.
La volonté d’endiguer le communisme se traduit dans cette région du monde par la signature du pacte de Bagdad. Nasser et les Syriens choisissent plutôt le rapprochement avec l’Union soviétique.
En 1952, des troubles sociaux éclatent en Irak qui conduisent à la prise du pouvoir par l’armée. Qasim, le nouvel homme fort, se situe plutôt sur la gauche de l’échiquier. Il entame une réforme agraire désastreuse pour l’économie rurale et une nationalisation du pétrole. En 1963, un nouveau coup d’Etat entraîne la mort de Qasim. Une répression terrible s’abat contre les communistes et les Kurdes.
Dans les années 60, en pleine période de guerre des 6 jours, les pays producteurs de pétrole prennent conscience de leur force ; ils fondent l'OPEP. La guerre de 1967 entraîne une nouvelle vague de contestation populaire et une radicalisation du régime irakien. C’est l’époque où la France noue des relations économiques importantes avec le pouvoir. C’est l’époque ou le parti ba’th d’obédience sunnite conquiert par la force le pouvoir. Les dirigeants du parti sont tous originaires de la ville de Tikrit. Le régime est clairement autoritaire et répressif avec à sa tête Saddam Hussein.
Avec le retrait des Britanniques de cette région, les ambitions iraniennes s’expriment plus clairement et inquiètent les Irakiens. Les incidents à la frontière se multiplient. En 1972, l’Irak se rapproche de l’URSS et conserve ses relations privilégiées avec la France.
C’est en Irak où Khomeiny se trouve en exil que naît le concept idéologique de la révolution islamique à dominante chi’ite. La révolution de 1979 en Iran est une menace directe pour Saddam Hussein et le parti Ba’th sunnite. L’Irak se rapproche alors de l’Arabie Saoudite pour assurer leur sécurité réciproque tandis que la répression s’abat de nouveau sur les chi’ites d’Irak.
Le 22 septembre 1980, alors que les relations entre l’Iran et l’Irak se sont profondément dégradées, Saddam Hussein lance une attaque surprise contre son voisin. C’est le début d’un conflit très meurtrier. La situation militaire tourne en la faveur de l’Iran qui lance alors une série d’offensive en territoire irakien dès 1982. L’armée irakienne résiste, forte des livraisons d'armes soviétiques et françaises. La guerre provoque la chute des cours du pétrole. Les pays consommateurs de pétrole veulent assurer la libre circulation des pétroliers dans le golfe. La guerre se termine sur une dernière offensive irakienne réussie. Le bilan humain est terrifiant.
La fin de la guerre froide marque au Moyen-Orient comme ailleurs le renforcement de l’influence américaine, soucieuse de préserver une certaine paix dans la région.
Consécutivement à la guerre Iran-Irak, Saddam Hussein souhaite assouplir les remboursements en direction des monarchies pétrolières tandis qu’il poursuit l’armement du pays, processus qui inquiète Israël.
Le pouvoir irakien est particulièrement outragé par l’intransigeance du Koweït qui a beaucoup prêté pendant la guerre et exige un remboursement intégral. L’intervention militaire du 4 août 1990 suit peu après. La condamnation de l’ONU est aussi dictée par la démesure du nouveau territoire constitué où se situent les plus grands champs pétroliers du monde. L’intervention militaire américaine sous couvert de l’ONU est également dictée par la nouvelle géopolitique héritée de la révolution iranienne de 1979. Le régime iranien était autrefois le gendarme de la région. Les Etats-Unis ne peuvent plus compter sur eux. Ils doivent eux-mêmes intervenir.
L’opération « bouclier du désert » est suivie d’un embargo ; son ambition première est de protéger l’Arabie Saoudite de la menace irakienne. Saddam Hussein utilise les ressortissants occidentaux dans son pays comme bouclier humain. Les pays arabes sont divisés. L’offensive aérienne prend le nom de « tempête du désert ». Plus de 100 000 missions sont effectuées jusqu’au 28 février 1991 dont 90 % par les forces américaines (fortes de 550 000 hommes). L’Irak répond par l’envoi de scuds sur Israël et l’Arabie Saoudite, le déversement de pétrole dans le Golfe et l’incendie des puits de pétrole koweitiens. L’offensive terrestre depuis l’ouest du Koweit joue sur la surprise. En quatre jours, le Koweït est libéré et l’Irak renonce.
La question du régime irakien reste entière puisque les Américains ne renversent pas Saddam Hussein par crainte de déstabiliser la région et d’entraîner soit une révolution chi’ite soit une invasion iranienne. Rien n’est fait d’ailleurs pour empêcher le dictateur de réprimer la révolte chi’ite qui suit de quelques jours l'opération « tempête du désert ». Les Kurdes ne bénéficient que tardivement du soutien américain.
L’ONU est chargée d’inspecter l’Irak à la recherche d’armements non conventionnels. L’embargo qui frappe le pays même assorti de clauses humanitaires continue d’affaiblir la population. Les rapports de l’UNICEF attribuent à l’embargo la mort de 5 à 7000 enfants de moins de 5 ans par mois. Le pouvoir irakien se lance alors dans un programme de reconstruction qui fait la part belle aux dépenses somptuaires telle la construction de palais présidentiels. Tandis que les Kurdes se déchirent, les Américains créent des zones d’exclusion aérienne et bombardent les Irakiens lorsque ceux-ci se montrent menaçants et ne respectent pas les résolutions de l'ONU. Le désarmement irakien avance malgré les résistances des dirigeants. La résolution dite « pétrole contre nourriture » permet de desserrer un peu l’étau en permettant à l’Irak de vendre pour un milliard de dollars de pétrole par trimestre dans le but d'acheter nourriture et médicaments. Mais cela ne suffit pas.
Fin 1998 et début 1999, l’Irak rejette les inspections. Les Américains lancent en retour une opération aérienne appelée « renard du désert », sans l’aval de l’ONU
Les inspections reprennent.
La suite se passe en ce moment.
Conclusion :
- Retenons l’influence de l’Irak dans la région, premier pays indépendant et point de départ de l’idéologie panarabe.
Retenons le caractère très instable des régimes politiques en Irak et la domination des régimes autoritaires et militaires dans l'après-guerre.
- Retenons l’importance des minorités et des répressions de ces minorités par le régime sunnite.
- Retenons le rôle des puissances de l’hémisphère nord, en particulier la Grande-Bretagne, la France puis les Etats-Unis.
- Retenons la doctrine d’équilibre voulue par les Etats-Unis qui consiste à ne pas permettre à un Etat de dominer la région et son pétrole.
- Même si les interventions militaires sont habillées par les régimes occidentaux d’un vernis idéologique (en finir avec la dictature, imposer un régime démocratique), ce sont les intérêts géopolitiques de chaque puissance qui déterminent leur attitude. Souvenons-nous que les Américains ont soutenu jusqu’au bout la dictature iranienne du shah parce qu’elle constituait un relais essentiel dans la région. Souvenons-nous que la France a été l’amie de Saddam Hussein et un partenaire économique et politique de premier plan.
- Le peuple irakien souffre depuis des années des conséquences humanitaires désastreuses des conflits successifs : guerre Iran-Irak, opération « tempête du désert » et embargo. Cette méthode de pression a fait les preuves de son inefficacité tant à Cuba qu’en Irak où elle tend à souder les populations autour des dirigeants dans un processus de dépendance vitale.
