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L'ouvrage d'Hélène Carrère d'Encausse est davantage une histoire de la révolution russe qu'une biographie de Lénine. Nous avons donc sélectionné dans le texte qui suit les aspects les plus en rapport avec la vie du dirigeant bolchevik, en privilégiant les années avant 1917.

Les études

Les études du futur Lénine sont brillantes. Au lycée, son proviseur bienveillant est le père de Kerenski, Fedor Kerenski.

L'année 1886 est un tournant pour la famille avec la mort du père d'une hémorragie cérébrale. C'est également l'année de l'arrestation d'Alexandre Oulianov, le frère aîné. A l'origine de l'exécution d'Alexandre, on trouve des organisations terroristes dirigées contre le tsar Alexandre III. Les comploteurs sont arrêtés avant leur tentative. Alexandre est un des principaux accusés. Malgré les démarches de sa mère pour en appeler à la clémence des juges, la peine la plus sévère est retenue dans la mesure où le fils n'a jamais voulu renier ses engagements.

On se sait exactement quelle influence a eue cette tragédie familiale sur l'état d'esprit du jeune Oulianov. Celui-ci poursuit ses études jusqu'à l'entrée à l'université de Kazan. Il en sera exclu pour activisme révolutionnaire. Il semble en réalité que Lénine ait surtout souffert de la réputation de son frère aîné.

Nadejda Kroupskaïa

Comme son futur amant, Nadejda revendique des origines nobles mais pauvres. Son père était officier de carrière ; il fut accusé de mener des activités subversives et rejeté de l'armée. Sa fille se consacra très vite aux enfants et aux adultes de familles ouvrières, activité louée dans la noblesse en cette époque d'industrialisation. Oulianov et Nadejda Kroupskaïa font connaissance durant cette période. Les deux existences seront définitivement mêlées à Munich où Kroupskaïa, accompagné de sa mère, rejoint Lénine.

Le couple n'eut pas d'enfant à leur grand regret. Plus que chagrinés, ils proposèrent durant leur séjour polonais d'adopter un enfant des Zinoviev.

Lénine eut une maîtresse en la personne d'Inessa Stephan-Wild, devenue Armand par mariage, née à Paris en 1874 d'une mère anglaise et d'un père français. Elle partit rejoindre une partie de sa famille en Russie et devint gouvernante dans une riche famille avant d'épouser le fils d'un grand commerçant russe. Elle se détacha de cette vie bourgeoise pour embrasser les idées révolutionnaires et rencontra Lénine à Paris en 1910. La liaison fut connue de Nadejda qui proposa de se retirer avant de se lier d'amitié avec Inessa. Lénine décida de rompre en 1913.

Par la présence des femmes à ses côtés, Lénine a été débarrassé des contingences matérielles durant la plus grande partie de son existence. La mère de Nadejda resta au foyer jusqu'à sa mort en 1915. Ses relations avec son gendre étaient ambivalentes : du respect modéré par le fait que Lénine ne travaillait pas au sens traditionnel du terme.

Sibérie

C'est en faisant passer à l'étranger de petits pamphlets que Vladimir entre dans le collimateur des autorités. C'est la raison pour laquelle, il est relégué en Sibérie en février 1897. Son exil a été dans l'ensemble confortable. Lénine a mis à profit cette période pour lire. Trois ans plus tard, en 1900, Vladimir Ilitch Oulianov quitte la Sibérie. C'est à ce moment qu'il décide de se faire appeler Lénine, pseudonyme choisi par référence au fleuve Léna qui coule paresseusement dans la région où a vécu l'exilé.

Lorsqu'il part à l'étranger (Allemagne, Suisse), Lénine ambitionne de rencontrer les grandes figures de la social-démocratie et d'agiter ses idées via des écrits. Le journal l'Iskra, imprimé à Munich puis à Londres, est un instrument de propagande pour les idées de Lénine.

Relations avec Trotski

Lénine rencontre Lev Davidovitch Bronstein avec son départ en Angleterre en 1902. Le futur dirigeant bolchevik a déjà choisi le pseudo de Trotski en référence à un gardien de prison d'Odessa, ville où il a passé deux ans. Au départ, les relations entre les deux hommes ne sont pas bonnes. Ainsi dans les combats idéologiques au sein de la social-démocratie russe, Trotski s'oppose à la raideur de Lénine taxé de "Robespierre en puissance". En 1912, au moment de la scission du parti social-démocrate, l'opposition entre les deux hommes est radicale : "Lénine accuse son adversaire d'osciller d'une tendance à l'autre et d'être politiquement inconséquent. Trotski souligne que Lenine a fait du retard de la Russie son fond de commerce".

L'alliance entre les deux hommes va devenir inévitable en 1917.

De Staline

La première fois que Lénine et Staline se rencontrent, c'est en décembre 1905, lors d'une conférence bolchevique panrusse qui se réunit à Tammerfors en Finlande. Au sujet de la première impression que lui procure Lénine, Staline déclare alors : "J'espérais voir l'aigle des montagnes de notre parti, comme un grand homme non seulement politiquement, mais aussi physiquement... Quelle ne fut pas ma désillusion en voyant l'individu le plus ordinaire, au-dessous de la taille moyenne, ne se distinguant en rien des mortels ordinaires...". Dès 1912, Staline est en odeur de sainteté auprès de son leader. A la conférence de Prague où est élu un comité central, Staline est coopté et nommé membre du bureau russe. Lénine le charge de rédiger un texte sur les rapports entre nationalités. Lénine écrit à ce sujet à Gorki : "Nous avons ici un merveilleux Géorgien qui est en train d'écrire un long article "éclairant" la solution prolétarienne de la question nationale." Staline se servira plus tard de ces louanges.

Durant les mois où il est écarté du pouvoir pour cause de maladie, Staline lui rend souvent visite et reçoit des instructions. Ensuite vient la rupture sur la question nationale où Staline est jugé trop brutal. Lénine se tourne alors vers Trotski. Staline essaye de maintenir Lénine à l'écart. Un incident éclate entre Kroupskaïa et Staline (1922). "Apprenant que Staline avait écrit à Trotski le 21 décembre, une courte lettre dictée à Kroupskaïa, Staline téléphona le lendemain à celle-ci pour lui reprocher d'enfreindre les ordres de la Faculté. Mais ce coup de téléphone fut proprement stalinien, autrement dit d'une brutalité et d'une insolence telles que Kroupskaïa s'en plaignit...".

Passage à vide

A deux reprises, en 1905, Lénine sombre dans des états dépressifs si impressionnants qu'il a fallu l'éloigner de toute activité politique en lui organisant de longues vacances. Dans une lettre de 1917 à sa soeur Maria, Lénine évoquait justement ses "nerfs irrémédiablement mauvais". On trouve en outre dans ses papiers mention de nombreuses consultations de neurologues. Peut-on établir un rapport entre ces fragilités et l'attaque cérébrale dont il a été victime à la fin de sa vie.

A partir de 1908, déçu par l'échec de la révolution de 1905, Lénine commence une période d'errance : Genève puis Paris à la fin de 1908 et enfin Cracovie. Au début de la première guerre mondiale, Lénine retourne en Suisse. La vie matérielle du dirigeant à Paris ne fut pas - comme cela a été affirmé - misérable. Les domiciles parisiens de Lénine se situent rue Bonnier et rue Marie-Rose ; ils n'étaient ni minuscules, ni sordides. De surcroît, Kroupskaïa et sa mère libèrent Lénine des corvées. Lénine se rend à la bibliothèque nationale avec son vélo pour se ressourcer en entretenir ses polémiques avec son ami Bogdanov.

Au moment de la première révolution russe, Lénine quitte Zurich le 27 mars 1917. "Le couple Lénine est accompagné de nombreux fidèles, au premier rang desquels figurent Inessa Armand, mais aussi Zinoviev avec sa famille, Radek, qui va découvrir la Russie pour la première fois..." Le départ est mouvementé entre des manifestants qui entonnent l'Internationale et d'autres qui se montrent hostiles.

Expropriations pour le parti bolchevik

Le système des "expropriations" permet au Parti de trouver des ressources. Il consiste à extorquer des fonds d'une manière pour le moins expéditive. Lénine est ainsi mêlé à une affaire d'héritage, celui du neveu d'un riche industriel rallié au Parti : Nikolaï Pavlovitch Schmidt. Il donnait de l'argent aux Bolcheviks avant la révolution et fut arrêté et exécuté par les autorités de la Russie impériale. Il eut cependant le temps de léguer sa fortune aux Bolcheviks. Pour éviter que le pactole ne leur échappe, le Parti fait pression et mène une politique matrimoniale auprès des soeurs.

Intransigeance jusqu'à la fin

Une fois le pouvoir conquis, Lénine se montre un dirigeant intransigeant avec toute opposition. La brutale dissolution de l'assemblée Constituante et l'instrumentalisation de la violence le démontrent.

Lénine est cependant peu à peu écarté du pouvoir à la suite d'attaques successives dont la plus remarquable est celle de mai 1922. Un médecin diagnostique : "une grave perturbation du fonctionnement des réseaux sanguins dans le cerveau". A son retour fin 1922, Lénine est diminué. Le 16 décembre, une nouvelle attaque le laisse paralysé. En 1923, son état continue de se dégrader jusqu'à une complète paralysie. Or Lénine poursuit son rôle de dirigeant et rédige son testament à un moment où son état mental est sans doute altéré. Lénine demande par exemple qu'une série d'opposants politiques soient ostracisés. Il se rend compte de la dérive bureaucratique de son pays mais ne propose par de réels remèdes. Il perçoit combien a été sous-estimée la fierté nationale de certains peuples.

Et puis il y a le fameux testament qui est en réalité une "lettre au congrès" datée des 23 et 24 décembre où Lénine porte des jugements sur six grands dirigeants qu'il voit sans doute en position de lui succéder. Les critiques pleuvent sur Staline et il semble bien que Lénine lui préfère Trotski ce que confirme une note du 4 janvier 1923 qui dit : "Staline est trop grossier, et ce défaut, supportable dans nos rapports entre communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général". Lénine ne pourra empêcher de son vivant Staline de l'emporter sur Trotski.

D'après Hélène Carrère d'Encausse

Le texte d'Hélène Carrère d'Encausse a été violemment critiqué par Lucien Sève, philosophe communiste et spécialiste de Lénine. Les critiques portent sur la méthode : le livre compte des citations tronquées ou dont l'origine est introuvable et utilise des sources douteuses. Pour Lucien Sève, le portrait dessiné par Carrère d'Encausse est inacceptable parce que Lénine y est décrit comme brutal. Il l'est aussi parce qu'elle essaye de démontrer que Lénine et Staline ne s'opposent pas.

A travers le texte du philosophe communiste se profile une vision diamétralement opposée de Lénine et finalement hagiographique : un dirigeant ayant systématiquement cherché à freiner l'ardeur violente de ses compagnons ; préférant une insurrection limitée à une révolution sanglante ; tolérant pour l'Eglise orthodoxe ; capable d'autocritiques ; brillant théoricien. Lucien Sève avait -dans les années 80- très naïvement adhéré à la thèse défendue par Gorbatchev d'une Russie communiste se régénérant à la manière du Lénine de la NEP.

En outre, la cruauté de la période du communisme de guerre est une nouvelle fois justifiée par les circonstances : la guerre civile ; Lucien Sève ajoutant que la violence a été partagée entre "blancs" et "rouges". Elle s'explique de surcroît par la difficulté de transmettre des ordres, le désordre et le chaos ambiants.

Du pamphlet de Lucien Sève, plusieurs aspects amènent réflexion :

- à l'évidence, des problèmes de rigueur scientifique sont posés par l'ouvrage de Carrère d'Encausse mais cela discrédite-t-il l'ensemble du propos ?

- Lucien Sève prétend s'être plongé dans le livre de Carrère d'Encausse sans préjugés. Je crois là que le bât blesse car je n'ai pas eu l'impression que l'historienne était animée d'un "antiléninisme primaire" mais plutôt qu'elle avait du dirigeant communiste une vision ambivalente où la brutalité est un trait de caractère et une pratique politique. Je ne suis pas certain que dans l'esprit de l'historienne, il faille confondre Lénine et Staline. Staline est décrit comme un personnage sans profondeur théorique et finalement sans scrupules.

Faut-il en conclure qu'il y a dans l'historiographie sur le communisme un clivage "de classe" et aucun progrès à la rencontre des sources ?

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