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Pinochet

D'après Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, Pinochet, un dictateur modèle, Hachette

La méthode de travail utilisée par Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal pour cet ouvrage sur Pinochet s’apparente à une enquête journalistique. La problématique choisie, la construction du livre répondent à un questionnement propre au journalisme. S’il s’était agi d’une biographie, rédigée par un historien, l’auteur aurait cherché à développer, à analyser en profondeur l’itinéraire de Pinochet, à en détacher les grands jalons, les ruptures ; à identifier le profil psychologique du personnage, le rôle de son entourage… On trouve des pistes dans cet ouvrage, mais l’ensemble demeure superficiel. Ce bémol exprimé, le lecteur trouvera beaucoup d’intérêt à la lecture de « Pinochet, un dictateur modèle » car les auteurs se sont fort bien documentés et donnent un aperçu captivant de ce que fut le Chili de cette époque.

Le 11 septembre 1973, Salvador Allende, démocratiquement élu, est renversé à la suite d’un complot militaire. Pinochet, placé à la tête de l’armée de terre, prend la tête de la junte. Pourtant, Augusto Pinochet s’est rallié plutôt tardivement à la préparation du complot. Il s’est montré hésitant et même légitimiste presque jusqu’à l’ultime moment.
Les transcriptions radio, aujourd’hui connues grâce à l’ouverture partielle des archives, donnent un aperçu de l’attitude de Pinochet dans ces circonstances dramatiques : il propose à Allende de se rendre contre la vie sauve tout en annonçant à ses collaborateurs que l’avion qui transportera le président pourrait bien s’écraser en vol. Devant l’obstination du Président, le palais de la Moneda est bombardé. Allende s’assure que les femmes et les enfants puissent quitter le palais indemne et préfère se tirer une balle dans la tête plutôt que de sortir la tête basse.
Le régime socialiste du président Allende a été auparavant fragilisé par l’action conjointe de l’opposition, aidée par la CIA (qui la finance largement) et la grève des camionneurs qui lui porte l’estocade. Les militaires se sont montrés en grande majorité et depuis le début hostiles aux réalisations du gouvernement d’Unité Populaire.

Pinochet n’a pas eu –comme militaire- un itinéraire particulièrement brillant. D’origine française, il a passé son enfance dans le port de Valparaiso aux côtés d’une mère très pieuse comme le démontre cette anecdote : lorsque l’enfant Pinochet traverse la route bien imprudemment et est renversé par un véhicule tracté par des chevaux, une roue lui écrase le genou. Les médecins pensent un moment l’amputation inévitable. La mère de Pinochet attribue à ses prières le fait que finalement Pinochet conserve finalement sa jambe ce qui lui permet d’accomplir sa carrière militaire.
Il entre en 1933 à l’école militaire et il y effectue un parcours sans relief. Il rencontre son épouse à l’âge de 15 ans. Son futur beau-père, un riche avocat qui fut aussi ministre de l’intérieur en 1943 l’aide à gravir les échelons.
Pinochet entre également à la franc-maçonnerie par opportunisme.
Dans les années 40, il est affecté dans une garnison de province puis à 50 km au sud de Conception pour endiguer l’activité syndicale. La condition des mineurs et la propagande des syndicats alimentent son anticommunisme déjà vivace. En 1969, il obtient le grade de colonel.
Entre temps, il devient formateur au sein d’une école militaire de Quito en Equateur.
Avec ses supérieurs hiérarchiques, il est capable de se montrer obséquieux comme le montre le témoignage du dernier ministre de la Défense d’Allende, Orlando Letelier : « Ce Pinochet voulait me porter ma serviette. Un général ! Il voulait m’aider à enfiler mon manteau. Il me rappelait ses garçons coiffeurs dans les salons à l’ancienne. Ceux qui, après t’avoir fait une coupe, te passent une petite brosse pour enlever les cheveux de tes vêtements et après attendent un pourboire ».

Au pouvoir, Pinochet, d’abord peu bavard, prend peu à peu de l’assurance. En juin 1974, il est nommé chef suprême de la nation et le 17 décembre, il s’autoproclame président de la République. Le premier gouvernement se compose de 13 militaires sur 15 membres. Une épuration de la haute fonction publique et de l’armée est entreprise. La répression vise également un nombre important d’opposants au régime. Dès septembre 1973, des militaires emmenés par Arellano Stark tuent près de 75 prisonniers lors d’un macabre périple en direction du sud du pays dont l’objectif est de vérifier la bonne application des décrets militaires. Dès le 12 septembre, le stade national de Santiago se remplit d’opposants qui sont parqués dans les gradins.
Afin de rationaliser la répression, Augusto Pinochet charge Manuel Contreras de diriger une nouvelle officine, la DINA (pour direction nationale du renseignement). Près de 4 000 agents sillonnent le pays pour mieux surveiller les agissements des opposants au régime. Ils sont notamment employés dans la fameuse opération CONDOR dont l’objectif est d'assassiner, notamment à l’étranger, des figures de l’opposition. L’opération Condor est rendue possible par la collaboration des dictatures d’Amérique du sud dès 1975. Les Etats-Unis connaissent bien son existence ; une rencontre en Manuel Contreras et le directeur de la CIA est même attestée en août 1975. Parmi les meurtres restés célèbres commis dans le cadre de l’opération CONDOR, on peut citer l’assassinat du général Carlo Prats et de sa femme en septembre 1974 ; de Bernardo Leighton, ancien ministre de l’intérieur en octobre 1975 ; d’Orlando Letelier en septembre 1976...
La torture fait son apparition : le numéro 38 de la Calle Londres est demeuré tristement célèbre pour avoir été un lieu de la torture à Santiago. A la Dina s’ajoute le Comando Junto , organisme qui fonctionne de manière plus indépendante mais avec des objectifs proches de ceux de la DINA. Au sein de cet organisme, le témoignage de Valenzuela, surnommé E Papudo, nous éclaire sur la conscience du bourreau : “au départ, quand on commence, on pleure en cachette, pour que personne ne nous voie. Après, on a de la peine, un noeud dans la gorge se forme, mais on supporte mieux ses actes. Puis, presque sans le vouloir, sans s’en rendre compte, on s’habitue. Et, finalement, on ne ressent plus rien”.

En matière économique, Pinochet s’entoure d’une équipe de jeunes économistes, surnommés les Chicago Boys, dans la mouvance de Milton Friedman. Elle mène une politique libérale, fondée sur la privatisation des services publiques. Friedman se rend même au Chili pour prononcer une conférence ; il rencontre Pinochet à cette occasion. A partir de 1978, le taux de croissance du Chili atteint 6,6 %. Néanmoins, en 1982, le pays est frappé par la crise, en raison notamment de la chute des prix du cuivre. Le chômage croît alors à une vitesse folle (35 %). Les syndicats engagent l’épreuve de force (les protestas). Le FPMR (Front populaire Manuel Rodriguez), bras armé du parti communiste, organise minutieusement un attentat contre Pinochet qui rate sa cible en 1986. La répression est à la mesure de l’événement.
Le bilan économique du régime est mitigé : le revenu moyen du pays a baissé, les inégalités se sont creusées, les dépenses d’éducation et de santé chutent vertigineusement.

Le dictateur, contrairement à ce qu’il a toujours affirmé, s’enrichit durant son passage au pouvoir. La construction des propriétés de la famille en témoigne : par exemple, sa maison à Lo Curro (ouest de Santiago) de 6000 m2 habitables, entouré par un terrain de 62 000 m2, avec 6 niveaux, un parking de 250 places, une salle de cinéma, trente lignes téléphoniques, une clinique, un abri anti-aérien, construite avec des fonds publics. Pinochet en fera une résidence à usage des présidents de la république chilien pour faire taire la polémique. Les enfants de Pinochet profitent également de ses largesses : son fils achète une propriété de 300 000 dollars à Los Angeles sur des fonds douteux. Pinochet possède également plusieurs comptes à l’étranger.

Le livre est très (trop) laconique sur la transition vers la démocratie du Chili. On comprend à travers les lignes que Pinochet est épargné par les poursuites. Il est protégé par une immunité de sénateur à vie. Il faut attendre la pugnacité d’un juge espagnol à la fin des années 90 pour qu’il soit inquiété lors d’une visite à Londres. Il est cocasse de voir Margaret Thatcher s’offusquer à cette occasion du traitement réservé au dictateur. Pinochet, pour des raisons de santé, parvient cependant à regagner son pays. L’accueil qui lui est réservé est digne d’un chef d’Etat et Pinochet, finalement pas si mal en point, se lève sans peine de son fauteuil pour saluer ses supporters. Le reste montre la grande difficulté de la justice à poursuivre l’ex-dictateur pour ses crimes.

"Augusto Pinochet est mort le dimanche 10 décembre 2006, à l'âge de 91 ans. Victime la semaine précédente d'un infarctus du myocarde et d'un oedème pulmonaire, l'ancien dictateur chilien venait d'être de nouveau placé en soins intensifs, a indiqué le docteur Juan Ignacio Vergara."

Le Monde

« Ce Pinochet voulait me porter ma serviette. Un général ! Il voulait m’aider à enfiler mon manteau. Il me rappelait ses garçons coiffeurs dans les salons à l’ancienne. Ceux qui, après t’avoir fait une coupe, te passent une petite brosse pour enlever les cheveux de tes vêtements et après attendent un pourboire » Orlando Letelier

Article d'Olivier Compagnon dans l'Histoire n°279

Revenant sur la prise du pouvoir par Pinochet, l'auteur de l'article dresse un bilan des années pendant lesquelles le dictateur est resté au pouvoir. Il revient sur la répression en chiffrant le nombre de victimes à 5 ou 6000, le nombre d'exilés à près d'un million, le nombre d'assassinats ou de disparitions liées au plan CONDOR à 50 à 70 000.
Il est également question de la bienveillance de l'Eglise qui devient défiance devant les nombreuses violations des droits de l'homme et de l'évolution de l'attitude des Etats-Unis qui passe d'un soutien financier considérable au revirement des années Carter.
Les résultats économiques sont présentés en deux versants : la réussite macro-économique (des taux de croissance très élevés de 77 à 79 par exemple) et une partie importante de la population qui souffre (40 % vit dans la pauvreté en 1990).
Enfin, l'article s'achève sur la transition vers la démocratie après la défaite de Pinochet au referendum de 1988. Pinochet doit alors remettre son mandat en jeu.

Pinochet , un dictateur modèle