Jean-Jacques Marie, Staline, Fayard
Pavel Chinski, Staline, archives inédites, Berg
Staline a occupé une place essentielle dans le siècle. Or les travaux d'historiens se succèdent et modulent son portrait à la lumière des archives qui s'ouvrent. Néanmoins, l'opposition entre l'optique de Jean-Jacques Marie et celle de Pavel Chinski est si radicale, qu'il semble bien que les enjeux idéologiques persistent et modifient la perception du personnage. Pavel Chinski prétend que bien des biographes de Staline, sous l'influence du trotkisme, décrivent l'homme comme un médiocre, une créature de la bureaucratie soviétique. A l'inverse, l'historien russe s'emploie à démontrer, à travers la lecture d'une correspondance inédite, les qualités de dirigeant du tyran, sa grande mémoire, ses capacités de travail et de gestionnaire. Nicolas Werth apporte une caution scientifique à ce travail dans une introduction pleine de louanges où le soviétologue épingle au passage ceux qui comme Jean-Jacques Marie ont écrit une biographie fleuve qui s'ajoute aux nombreuses déjà entreposées dans les bibliothèques.
A notre niveau, car il m'est bien difficile de trancher, le récit de Jean-Jacques Marie me semble très clair et très complet ; il se détourne des tendances radicales de Courtois lequel entretient la confusion entre Lénine et Staline et joue sur les similitude criminelle du régime avec le nazisme. Il n'est pas non plus dans la mouvance de ceux qui comme Richard Pipe décrivent la révolution d'octobre comme une confiscation de celle de février. Au contraire, l'auteur insiste sur la popularité des bolcheviks et minimise la dissolution de la Constituante, une lecture marxiste qui fait la part belle aux soviets et se situe aux antipodes de la majorité des écrits les plus récents sur la révolution. Pour autant, l'auteur n'est aucunement indulgent et bien des épisodes, des anecdotes du livre décrivent la cruauté de Staline. Dans l'argumentation, l'idée selon laquelle les principales victimes du stalinisme ont été les communistes est reprise. Il y a dans ce propos la volonté idéologique de montrer que le stalinisme fut autre chose que le communisme.
Il est vrai que bien des épisodes de la vie du dictateur donnent de lui une piètre image, celle d'un être incapable d'affection pour ses enfants (sauf peut-être sa fille) et pour son épouse Nadejda et qui délaisse sa mère une fois au pouvoir.
Dans son enfance, le futur Staline, brutalisé par son père alcoolique, suit des études au séminaire. Il se révolte contre les règles de cette institution et se laisse pousser vers la sortie sans jamais prendre la décision de partir par lui-même. Physiquement, il est un enfant fragile, défiguré par la variole ; il sera ensuite surnommé par des paysans "le grêlé". A cette époque, Sosso se nourrit de très nombreuses lectures. Ses premières actions révolutionnaires permettent déjà de voir en lui un homme politique incapable de partager son pouvoir, cassant et autoritaire. Eloigné par le régime tsariste en Sibérie à plusieurs reprises, il se forge une carapace de révolutionnaire.
A partir de 1912, Koba commence à gravir les échelons dans l'appareil du parti social-démocrate. Lénine le conseille dans son écriture d'un livre théorique sur la question nationale ; nous sommes en 1913. Staline, en exil lorsque la guerre approche, ne perçoit pas l'ampleur de la catastrophe qui s'annonce. Réformé pour une malformation du bras gauche, il échappe aux réquisitions. A son retour après la guerre, le bureau du Comité central l'accepte mais avec "voix consultative" en raison de son caractère. Il est le principal rédacteur de la Pravda à cette époque ; le contenu du journal au sujet de Lénine avant son retour montre la méfiance et la prudence de Staline.
Ensuite, Il se montre un piètre orateur et reste souvent muet dans les réunions ; il écrit en revanche beaucoup de rapports mais ne participe pas directement aux événements révolutionnaires. Pendant la guerre civile, dans ses fonctions militaires, Staline est toujours très autoritaire ; il ne supporte pas que des gens compétents lui fassent de l'ombre. Lorsqu'il rend compte à Lénine, il n'y va pas par quatre chemins. Lénine apprécie dans ces circonstances la présence d'un homme solide mais s'inquiète d'un tempérament si insaisissable.
En 1922, il est élu au poste de secrétaire général après un congrès durant lequel, fidèle à ses habitudes, il n'a pas prononcé un mot. Les portraits que font de lui ses collègues ne sont pas toujours flatteurs. On connait cette formule célèbre de Trotsky : "c'est la plus éminente médiocrité de notre parti". Néanmoins, Marie lui reconnaît beaucoup de ténacité dans son travail et les membres du parti l'ont élu pour son sens de la discipline.
Lorsque Lénine tombe malade, Staline lui rend très souvent visite ce qui n'est pas le cas de Trotsky. Il profite de l'occasion pour améliorer son audience dans l'appareil ; à cet effet, il augmente les salaires des cadres du parti et les fidélise ainsi. Lorsque Lénine revient, il se rend compte de l'emprise grandissante de Staline sur l'appareil et s'en inquiète. En Géorgie, Staline épure le parti. Il intrigue pour limiter les possibilités de Lénine en utilisant l'argument de sa santé déclinante et s'emporte contre Kroupskaïa lorsque celle-ci parvient à communiquer avec Trotsky. Dans ce contexte, Lénine rédige son testament dans lequel Staline est jugé trop brutal. Staline commence à attaquer Trotsky et se lie à Zinoviev et Kamenev pour l'éloigner du pouvoir ; il instaure le système des listes bloquées dans les congrès. Quand Lénine meurt en 1924, Staline prend la décision, contre l'avis de la veuve du père de la révolution, de le sanctifier. Il commence à utiliser la menace de sa démission pour obliger l'appareil à se positionner et à montrer son soutien, une méthode à laquelle il aura recours plusieurs fois.
Pendant cette période de grandes manoeuvres, le peuple s'enlise dans la misère tandis que les cadres à tous les niveaux s'enrichissent et étalent un mode de vie de nantis. La faconde de Staline (seulement en privé) est telle qu'il est capable de bluffer un visiteur sceptique : ainsi, Henri Barbusse se laisse prendre lorsque Staline justifie la violence du pouvoir en défendant la thèse d'un complot dirigé contre les membres du congrès. Trotsky est exilé à Alma Ata en janvier 1928 puis expulsé. Boukharine est également écarté. Staline se fait construire une belle villa à Sotchi avec piscine et salle de cinéma.
En 1929, Staline décrète la liquidation des koulaks en tant que classe, une formule si ambivalente que l'entreprise tourne localement aux règlements de compte, à la déportation de deux millions de personnes et aux massacres. En 1930, les goulags sont fondés. En juin, le creusement du canal mer Blanche-Baltique est amorcé par des travailleurs forcés ; parmi eux, 30 000 vont mourir dans cette entreprise absurde puisque le canal va se révéler insuffisamment profond. Il est pourtant inauguré à la fin de 1933 en présence de prestigieux écrivains. Le caviar est servi à la louche. Le jeune écrivain ouvrier Avdeenko n'en revient d'ailleurs pas : "Nous mangeons et buvons à volonté sans payer. Des saucissons fumés. Des fromages. Du caviar. Des fruits. Du chocolat. Des vins. Du cognac. Et tout cela en pleine famine". Plus largement, l'industrialisation est souvent inopérante en raison des malfaçons. Staline fonctionne de plus en plus avec un bureau politique bis. Le parti est renouvelé au rythme des exclusions. En 1932, le livret ouvrier est réintroduit ; il permet de suivre le travail et la conduite des ouvriers.
La famine et le typhus en 1932 accablent une paysannerie affaiblie. Un million d'habitants du Caucase du nord sont emportés et 1 800 000 Kazakhs : 4 millions d'Ukrainiens succombent. Elle découle de la politique de collectivisation forcée et de la répression de la paysannerie. La famine touche au total 30 millions de paysans dont 7 millions périssent. Pourtant en août 1933, Edouard Herriot invité en Ukraine s'exclame avec ironie : "Regardez moi ces affamés !" lorsqu'il visite une ferme "modèle" où les paysans se nourrissent convenablement.
Sur le plan international, Staline se rapproche de l'Allemagne nazie puis oscille du côté français lorsqu'il reçoit Laval. Dans les congrès du parti, le nom du dirigeant est scandé 1 500 fois par tous les orateurs. Toutes les occasions sont saisies pour donner une image positive du tyran : ainsi cet épisode où Staline tient dans ses bras une fillette qu'il a fait monter à la tribune ; la scène est immortalisée, elle fait le tour du monde. Signe qui ne trompe pas, Staline fait aussi interdire la diffusion du Dictateur de Chaplin. Son ouvrage de la période, le précis d'histoire du parti bolchevik devient le bréviaire obligatoire. Alors que la répression n'a jamais été aussi tenace comme en témoigne la décision d'autoriser la peine de mort des mineurs de 12 ans, Staline déclare : "La vie est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus gaie". La vie du tyran est certainement devenue meilleure au rythme de la croissance du nombre de ses villas et des banquets somptueux durant lesquels Staline boit plus que de raison. En décembre 1934, Kirov est assassiné. Si l'implication directe de Staline n'est pas avérée, celui-ci utilise l'événement pour intensifier son épuration du parti et écarter les soutiens de Zinoviev et Kamenev.
En août 1936 s'ouvrent les premiers grands procès. Vychinski le procureur s'illustre par des formules qui en disent long sur son sens de la justice : "ces aventuriers qui ont essayé de piétiner de leurs pieds boueux les fleurs les plus odorantes de notre jardin socialiste" désigne les premiers accusés. Tous les membres hauts placés du parti craignent à tout instant la disgrâce et se conduisent en conséquence. L'armée est décimée. Les exécutions de koulaks sont encouragées. 180 000 Coréens de la région frontalière de Vladivostock-Khabarovsk sont déportés. La famille de la première femme de Staline n'est pas épargnée par la terreur. Les effectifs du goulag approchent les deux millions en 1941. Il existe pourtant des hommes pour critiquer ouvertement Staline par courage ou naïveté ou les deux à la fois ; ainsi le savant Vernadski. En Espagne, l'URSS livre des armes aux républicains en les faisant payer le prix fort.
Quand Staline autorise la signature du pacte germano-soviétique, le monde communiste est ébranlé. Au gala qui suit la signature, Staline porte un toast à la santé d'Hitler : "je sais l'amour que la nation allemande porte à son Führer. J'aimerais donc boire à sa santé".
Pendant la guerre, Staline commet de lourdes erreurs. L'entreprise finlandaise tourne au fiasco. Vorochilov met ouvertement en cause Staline dans une scène mémorable car unique : "c'est ta faute ! Tu as détruit tous les cadres militaires". Malgré les avertissements, Staline refuse de croire en l'offensive allemande et reste sans réaction pendant de longues heures ; il n'agit pas fermement pendant des mois. Il tarde à parler au peuple. Plus tard, son orgueil le conduit à ignorer les conseils de ses généraux et à tarder à ordonner des retraites stratégiques. Il n'est pas question de taire son rôle essentiel dans la victoire des alliés mais de tempérer évidemment cette image de génial stratège que sa propagande a forgée. La décision de déplacer vers l'est les usines ; sa manière de recréer une union nationale et de flatter le sentiment russe, le fait qu'il soit resté à Moscou alors que les troupes allemandes se trouvaient à deux pas sont à mettre à son crédit. Cependant, les soldats qui refusaient d'obtempérer à Stalingrad ont été fusillés et bien des soldats soviétiques les détestaient. Jamais il ne leur a rendu visite. Dans le bilan humain de la guerre, il faut ajouter Katyn, la déportation de peuples entiers accusés de trahison (Karatchaïs, Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Tatars...) et les crimes commis par l'armée rouge en avançant vers Berlin, en Pologne et ailleurs. Dans les conférences internationales, le dictateur avance ses pions et esquisse le partage du monde qui s'annonce.
Après la guerre, il écarte Joukov devenu un personnage important. Vieillissant, il impose à ses collaborateurs un rythme de travail infernal et se replie autour d'une équipe réduite. La répression se poursuit contre d'autres cibles : les pro-yougoslaves après la rupture, les médecins après la mort de Jdanov, les Lituaniens... Paul Eluard chante pourtant en 1950 : Et Staline pour nous est présent pour demain/ Et Staline dissipe aujourd'hui le malheur/ La confiance est le fruit de son cerveau d'amour...". Les chiffres du goulag eux grimpent toujours : 2,5 millions.
La mort de Staline est à l'image de sa vie : elle sent le complot. Victime d'une attaque, Beria comme ses autres proches collaborateurs ne se pressent pas de le secourir. La suite se résume à des intrigues de palais.
Un des arguments de Pavel Chinski pour montrer le caractère tenace du régime stalinien est de dire qu'il lui a survécu longtemps après sa mort. Dans sa conclusion, Jean-Jacques Marie entreprend de montrer comment les successeurs de Staline ont méticuleusement détruit l'héritage. Même la famille du tyran l'a renié. Il est vrai néanmoins que le stalinisme en tant que système a perduré lui longtemps.