Deux hommes sur un cheval
Mars

Détail de Mars et Venus de Botticelli, National Gallery de Londres

Une nouvelle synthèse succède à la somme de Boswell sur le thème de l'homosexualité au Moyen-Age.

Didier Godard, Deux hommes sur un cheval, l'homosexualité masculine au Moyen-Age, H et O éditions

Introduction
Didier Godard a voulu dans "Deux hommes sur un cheval" proposer une synthèse débarrassée des préjugés des historiens. Il arrive pourtant que l'auteur succombe à la polémique ; une polémique qui n'apporte aucun supplément d'âme au livre. A traquer dans les attitudes de chacun des tentations homosexuelles, l’auteur surinterprète certains faits et tombe dans l'anachronisme. Le travail réalisé hésite entre la posture du militant et celle du chercheur.
Evoquer l'homosexualité au Moyen-Age, c'est parler de la sodomie car le mot "homosexuel" est absent des textes. Or, l'auteur le montre, l'homosexualité ne se limite pas à la sodomie. Encore aurait-il fallu définir l’homosexualité avec plus de précision car du fantasme, de la tentation à l’acte...
C'est ainsi que l'amitié virile des chevaliers devient une preuve. En somme, Didier Godard additionne, dans une quête un peu vaine de reconnaissance et sous la forme d'un catalogue, tous les indices qui démontrent que l'homosexualité est une pratique très ancienne. Il trouve matière à se rassurer. C'est à se demander si ce livre n'est pas davantage le révélateur d'une détresse contemporaine qu'un travail pertinent sur le passé.

Dans la Bible
Dans les textes bibliques, l'auteur a trouvé des épisodes où les relations entre des hommes semblent des relations homosexuelles.
Prenons David et Jonathan. David est le célèbre vainqueur de Goliath ; Jonathan est le fils du roi Saül. Lorsque Jonathan meurt, David avoue que son amour pour Jonathan lui était plus cher que celui des femmes.
Saint Sébastien est martyrisé par Dioclétien parce qu’il usa de sa position pour aider les Chrétiens. Il fut transpercé par des flèches mais survécut au premier supplice et mourut lors d’un second. Saint Sébastien devint le sujet de nombreuses peintures de la renaissance au moment où le corps redevient objet d’études et de désir.
On rencontre également dans la bible des couples de saints : Polyeucte et Néarque, Serge et Bacchus suppliciés par l’empereur. Plus osé, la relation entre le Christ et Saint Jean n’est pas sans ambiguïtés selon l'auteur. Dans les Evangiles, Saint Jean est le disciple que le Christ aimait ; un autre passage évoque un moment où Saint Jean est allongé tout contre le Christ.

La religion juive a tout d’abord accepté l’homosexualité ; il existait une prostitution masculine aux abords des Temples. L’Ancien Testament contient cependant deux affirmations très hostiles à l’homosexualité, il est écrit en effet : « tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme : c’est une abomination ».
L’épisode célèbre de Sodome peut être interprété autrement que comme une condamnation sans équivoque des amours entre hommes. Dieu envoie deux anges enquêter dans la ville pour vérifier les rumeurs sur l’immoralité des habitants. Loth les reçoit mais les habitants de la ville veulent connaître ces étrangers. Dieu les punit en les frappant de cécité et en détruisant la ville par le feu puis en la recouvrant des eaux de la Mer Morte. Sur l’exégèse du mot « connaître » repose l’interprétation de ce passage : Sodome a-t-elle été détruite en raison de l’absence d’hospitalité de ses habitants ou de leurs vices (orgueil, égoïsme, avidité, intempérance, idolâtrie…).
Dans les épîtres de Saint Paul, la condamnation de l’homosexualité est très claire. Clément d’Alexandrie (145-230) invoque le premier « la règle d’Alexandrie » selon laquelle toute relation sexuelle qui n’a pas pour fin la procréation est immorale.

Dans la pratique, les premiers Chrétiens
Les ermites emmènent parfois dans leur retraite un jeune garçon donné par exemple en offrande. Les enfants non désirés deviennent souvent des esclaves pour servir au plaisir sexuel de leur acquéreur. Il semble que l’Eglise soit davantage scandalisée par le risque d’inceste que par l’homosexualité. Ainsi le pape Grégoire le Grand selon Bède le Vénérable trouve très beaux des esclaves exposés sur un marché pour y être vendus. En outre, une importante prostitution homosexuelle subsiste. Chrysostome prétend que l’homosexualité était pratiquée en pleine ville d’Antioche.
L’auteur subodore également que les pratiques de jeunesse d’Augustin dénoncées par lui ont été notamment des pratiques homosexuelles.
C’est à Byzance que l’on trouve un premier cas de mise à mort d’un homosexuel. Plusieurs lois anti-homosexuelles sont promulguées par la suite par les empereurs orientaux (Théodose, Justinien…). Justinien ordonne même de castrer tous les hommes coupables. La question se pose de savoir si cette législation homosexuelle a été appliquée avec zèle ; pour l’auteur, cela n’a pas été le cas. Il prend l’exemple d’unions de personnes du même sexe qui ont perduré malgré l’interdiction : celle de Basile avec Nicolas puis avec Jean par exemple.

En Espagne, vers 650, c’est-à-dire à l’époque des Wisigoths, une loi prévoit la castration pour les homosexuels. Chez les rois francs, selon Grégoire de Tours, des liaisons masculines sont avérées. Au sujet de Clovis, il est question d’un péché commis avant son baptême. Des historiens s’accordent à penser à un acte homosexuel. Charlemagne s’inquiète de la chasteté des moines mais son inquiétude s’arrête aux portes des monastères ; il semble même, selon l’auteur, que les amours masculines étaient fréquentes à la cour, en particuliers au moment de la renaissance carolingienne. Alcuin n’était par exemple pas insensible au corps des hommes.

La tradition de l’éphébie est sans doute héritée de traditions indo-européennes. L’adolescent tant qu’il n’a pas fait ses preuves de guerrier est considéré comme une femme. Un débat s’est instauré entre les historiens pour savoir si cette tradition initiatique s’est interrompue progressivement ou au contraire brutalement avec la conversion au christianisme.

Tradition guerrière
La tradition guerrière du Moyen-Age peut être liée à l’homosexualité. La Chanson de Roland est aussi l’histoire d’un jeune couple : Olivier et Roland. Il est par ailleurs souvent question dans ce texte de beauté masculine. D’autres chansons de gestes évoquent avec beaucoup de liberté ce qui est au moins une amitié virile, ainsi Ami et Amile : « ils se jettent dans les bras l’un de l’autre, se baisent avec une telle fougue, se serrent avec une telle tendresse qu’ils sont bien près de s’étouffer l’un l’autre ». En même temps, l’association de ces rites avec l’homosexualité est assez hasardeuse ; si nous transposons cela à notre époque, ce équivaudrait à associer l’attitude des footballeurs après un but à un rite homosexuel.

La conclusion de l’auteur au sujet de cette première période du Moyen Age est excessive, l’amour à cette époque –nous dit-il- est une affaire d’hommes dans la tradition d’une homosexualité militaire. Au-delà toute la société féodale est fondée sur des liens d’hommes à hommes.

Hincmar, archevêque de Reims ou Burchard, évêque de Worms ne placent pas les rapports entre hommes parmi les pires péchés : la simonie, l’adultère entraînent plus de jours de pénitence que la sodomie.

Répression ?
Pour l’auteur, à cette période de relative tolérance, succède une vague de persécutions qui culmine au XIIIe siècle. L’esclavage perdure, les Musulmans, Turcs et Arabes, capturent de jeunes garçons dont ils abusent ensuite. Mehmet II le conquérant promet par exemple à ses troupes avant la bataille des jeunes gens et se sert le premier. Plus largement, l’auteur prétend que l’homosexualité était ici tolérée aux côtés des autres formes de sexualité.

En Espagne, le Fuero de Cuenca daté de 1189 prévoit le bûcher aussi bien pour la femme qui aura eu des relations sexuelles avec un Maure ou avec un Juif que pour le sodomite…
L’auteur dérape page 126 en inscrivant l’inquisition –par ces cibles- dans une tradition reprise et amplifiée par les totalitarismes contemporains.
En France, plus encore qu’ailleurs, la répression de l’homosexualité est liée à celle de l’hérésie : l’hérétique est par définition sodomite.
On trouve trace de ce tournant dans le livre d’un certain Pierre Damien intitulé "Le livre de Gomorrhe". Le désir homosexuel suscite le rejet : « qu’est-ce que tu cherches en un mâle que tu ne puisses trouver en toi-même ? Quelle différence de sexe, de traits ? Quelle douceur ? Quel visage doux et plaisant ? ».
Pour Saint Thomas, la sexualité est associée à la reproduction ; l’homosexualité est à classer parmi les péchés contre-nature.
Après 1250, les textes se multiplient contre l’homosexualité.
C’est dans ce nouveau contexte qu’il faut placer le procès de l’ordre du Temple. Assez curieusement, l’auteur semble reprendre à son compte les déclarations des Templiers pourtant obtenues sous la torture qui décrivent l’initiation du néophyte, baisé sur le corps après s’être dévêtu et notamment sur le sexe et l’anus. Un historien américain prétend même que cette initiation pouvait s’achever par une fellation et une sodomisation.

Dans l’art médiéval, le goût pour les adolescents est perceptible dans la représentation des anges sous les traits d’adolescents gracieux et un peu efféminés.

Au fond, l’auteur entend démontrer que, en dépit des textes qui se multiplient pour dénoncer l’homosexualité et les lois visant à la réprimer, celle-ci demeure répandue.

Les sens sont davantage stimulés par comparaison avec notre époque : la nudité est fréquente ; la pudeur inexistante. On trouve des fabliaux qui relatent l’histoire de mariés qui observent dans la rue depuis leur fenêtre un garçon en train d’uriner et qui se délectent à la vue du « beau membre ». La pudeur n’existe pas, la promiscuité dans les châteaux est fréquente entre guerriers, la nuit les soldats dorment les uns près des autres. Il arrive que l’apprenti partage également le lit de son maître.

Chez les grands
L’homosexualité touche tous les milieux. Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste partagent ainsi parfois le même lit. Edouard II, plus tard, eut quatre enfants, bien qu'homosexuel. Aucun historien ne cherche à le nier. L’auteur se demande s’il n’est pas plus aisé d’admettre l’homosexualité d’un roi lorsque celle-ci est associée à la figure d’un roi faible. Edouard II confie en effet à son favori un pouvoir immense au sein de royaume. Isabelle de France lève une armée contre lui, trouve le soutien des barons. Le roi est déposé et assassiné de la plus cruelle des manières au moyen d’un fer rouge enfoncé dans l’anus.
Paradoxalement, le roi fut l’objet ensuite d’un culte populaire. La vie d’Edouard a été transposée au théâtre par Christopher Marlowe, un contemporain de Shakespeare.

Dans le clergé, les pratiques homosexuelles étaient fréquentes. Dans les monastères, les jeunes oblats étaient l’objet du désir des moines. Certains papes également avaient peine à cacher leur préférence : Jean XII, pape à 17 ans, était bisexuel ; fit du Latran une sorte de lupanar et d’un jeune garçon de 10 ans un évêque.

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