Alain Demurger est un spécialiste des ordres militaires et plus particulièrement du Temple dont il a rédigé l'histoire. Par comparaison avec ce précédent ouvrage, Demurger a souhaité ici réaliser une synthèse comparative des différents ordres militaires qui ont prospéré pendant le moyen-âge jusqu'à leur déclin. Tout en précisant qu'il doit beaucoup aux autres spécialistes de la question, l'auteur est allé à l'essentiel. Le propos est clair. Le contenu fait la part belle à la vie quotidienne des moines, aux relations des ordres avec la papauté et avec les Etats, à la sociologie des membres, au recrutement, à la règle, aux symboles vestimentaires, aux méthodes de combat... Une approche transversale dans laquelle la vie des religieux n'est pas artificiellement détachée des réalités socio-économiques.
Demurger distingue une première période, du XIe au XIIIe siècle pendant laquelle les ordres mendiants connaissent une croissance continue dans le contexte des croisades, de la sacralisation de la chevalerie, de la volonté de l'Eglise de diriger les combats vers l'Orient et la conquête de Jérusalem.
Les religieux sont en effet les premiers parmi ceux qui s'installent en terre sainte : des moines clunisiens font construire le monastère sainte Marie et une église.
Les chanoines du Saint-Sépulcre accueillent à partir de 1100 les hospitaliers dans leur église pour la célébration des offices.
Par l'intervention du pape, les Hospitaliers devenus indépendants en 1113 sont séparés des chanoines.
Ceux qui ont fondé l'ordre du Temple sont issus du milieu des milites sancti sepulcri. Parmi eux, Hugues de Payns, seigneur de Montigny en Champagne, qui est parti en croisade avec le comte de Champagne en 1104.
Les ordres militaires en terre sainte sont reconnus en 1113 pour l'Hôpital, en 1114 pour les chanoines, en 1129 pour les templiers. Hugues de Payns obtient lors d'un voyage en Occident un ordre pour le Temple par la volonté du concile de Troyes.
L'Hôpital se voit confier la garde de châteaux par les rois chrétiens : le château de Bethgibelin par le roi de Jérusalem Foulques et le Crac en 1142, par le comte de Tripoli ; en 1130-1131, le comte de Barcelone, Raymond Béranger III, donne le château de Graneya au Temple.
L'ordre de Saint-Lazare devient un ordre militaire au moment où il accueille de plus en plus de chevaliers lépreux.
Citeaux a patronné la création des ordres militaires nationaux d'origine ibérique : Calatrava et Alcantara. Les calatravaix obtiennent en 1220 le droit de pouvoir accompagner les moines cisterciens dans le choeur de l'église abbatiale à condition de porter la coule et la robe monastique puis en 1220-1224, ils peuvent accéder au choeur et au chapitre de toutes les églises cisterciennes, derrière les moines mais devant les novices. Le pape Alexandre III qui est à l'origine de la genèse des ordres militaire ibériques, place lui l'ordre de la chevalerie de Santiago sous sa protection.
Demurger évoque également le rôle des ordres militaires dans le Drang nach Osten, autrement dit la poussée vers l'est de l'Allemagne médiévale qui combine germanisation, christianisation et colonisation agricole. L'ordre des frères de la chevalerie du christ de Livonie est lui aussi reconnu par le pape en 1204 (Innocent III à cette époque). Son rôle appuyé par les Cisterciens est de défendre les conquêtes et de protéger le château épiscopal de Riga.
Les Teutoniques s'installent en Prusse par la bulle de Rimini et par autorisation du pape Grégoire IX. Il leur appartiendra de soumettre les habitants à la foi chrétienne.
La seconde partie du livre est moins chronologique ; elle fait le tour du fonctionnement des ordres militaires. Il y est rappelé le choix de se soumettre généralement à l'ordre de saint Benoît ; les historiens continuent en revanche de débattre de la nature de la règle adoptée par les templiers en 1229. Les règles sont traduites car la plupart des membres des ordres ignorent le latin ; elles sont également périodiquement réactualisées. Demurger se livre ensuite à une comparaison des peines infligées aux moines lorsqu'ils commettent des fautes : par exemple le templier surpris en train de chasser perd l'habit alors que cela ne vaut qu'une quarantaine à l'hospitalier. Les ordres militaires sont autonomes vis-à-vis des structures ecclésiastiques existantes dans la mesure où ils ont le droit d'avoir des prêtres, des églises, des cimetières. Ils sont en outre exemptés des dîmes.
Les ordres militaires acceptent en leur sein des oblats de jeunes enfants qui doivent attendre l'âge de 18 ans pour faire profession. Le contact avec les femmes est limité, tout au moins dans les textes car dans la réalité les soeurs et consoeurs ont prononcé des voeux. L'ordre de Santiago a lui la particularité d'accueillir des couples mariés qui prononcent cependant un voeu de chasteté conjugale.
La plupart des frères des ordres militaires sont des laïcs, mais des frères clercs sont là pour assurer l'encadrement spirituel.
Les ordres militaires recrutent essentiellement au sein de la noblesse. Le rituel d'admission consiste en une interrogation du candidat pour jauger sa vocation ; il est ensuite informé des conditions de vie auxquelles il doit s'astreindre. Il prononce enfin les voeux et reçoit le manteau.
Il est fréquent qu'un cadeau soit remis à l'entrant : une arme, une monture, de l'argent.
Gravitent autour des frères, toute une série de personnes qui ne prononcent pas les voeux.
Au sommet de la hiérarchie des ordres religieux se place le maître, élu par les frères. C'est plus exactement le chapitre lequel représente le couvent qui élit le maître et les dignitaires. Au niveau des provinces, les prieurés sont également dirigés par un maître. Le terme de commanderie désigne une circonscription. Un chapitre hebdomadaire réunit les frères de la commanderie dans la salle capitulaire. On y règle notamment les problèmes de gestion.
Les domaines occidentaux ont aidé par leurs contributions financières les frères d'orient. Ce transfert important d'argent a été à l'origine de polémiques.
Le système féodo-vassalique est en vigueur au sein des ordres militaires. La guerre ne se pratique qu'en saison. Le maréchal dirige les troupes au combat. La principale tâche des templiers par exemple consiste à protéger les pèlerins. C'est la raison pour laquelle ils sont par exemple chargés de garder les forteresses. La surveillance du Crac des chevaliers a par exemple été confiée aux frères de l'Hôpital.
En Espagne, les ordres militaires ont joué un rôle important dans l'entreprise de reconquête même s'il ont toujours laissé au roi le contrôle politique de l'entreprise. En Baltique, les Teutoniques ont mené une guerre de raids, d'attaques et de contre-attaques durant laquelle la violence s'est déchaînée.
Pour faire la guerre, les chevaliers sont revêtus de mailles, de l'armure de plates, utilisant l'épée et la lance. Les teutoniques ont utilisé l'épée à deux mains et les templiers des lances, des épées, des arbalètes et des armes turques. Les chevaliers des ordres militaires se sont enfin attachés à promouvoir des valeurs propres au monde de la chevalerie : honneur, courage, esprit de sacrifice, sens du devoir mais aussi obéissance, discipline, humilité.
L'action charitable nécessaire se mêle à l'entreprise militaire : envoi de secours en cas de catastrophes naturelles comme après le tremblement de terre de l'île de Cos en 1493 ; ouverture de véritables hôpitaux de campagne. Le grand hôpital des chevaliers de Saint-Jean par exemple pouvait accueillir environ 2000 personnes. Les arabes se sont amusés du recours à la saignée pratiquée par les frères tandis qu'ils maîtrisaient une médecine plus sophistiquée.
Les ordres militaires se sont enrichis de donations ; dans les endroits les plus généreusement dotés sont fondées les commanderies. Ainsi le Temple a été à l'origine de la construction de bastides dans le sud de la France ; à Paris, l'ordre a édifié la Villeneuve du temple et les bords de la Seine, entre la rue du Temple et la rue Vieille du Temple. Par l'achat, les ordres augmentent leur patrimoine lequel est exploité sous la forme classique de la seigneurie. Des litiges sont parfois survenus entre les seigneurs et les ordres militaires au sujet de terres. Il fallait alors avoir recours à un arbitrage extérieur.
Le templier ne doit pas faire d'excès ni dans un sens ni dans un autre : il doit manger copieusement pour combattre mais sans ostentation.
Des saints veillent sur les ordres religieux-militaires placés sous le patronage de saint Nicolas pour les templiers ou de la Vierge pour les Teutoniques,
La référence aux Maccabées est très présente. Il s'agit d'une famille de guerriers évoquée dans l'Ancien Testament, le père Matthatias et ses fils dont Judas, chef militaire de la révolte juive contre Antiochus IV Epiphane lequel se sacrifie pour servir la cause de Dieu. Dans l'ensemble, les ordres militaires ont produit peu de saints.
Les chevaliers ne connaissaient pas le latin ; ainsi les règles et statuts étaient traduits en langue vernaculaire.
L'habit des chevaliers permettait de les distinguer : la cappa (chape) par exemple est blanche pour les templiers avec une croix rouge cousue après autorisation du pape Eugène III le 27 avril 1147. Les hospitaliers ont eux adopté la croix blanche à huit branches. La symbolique des couleurs est assez simple : les moines clunisiens ont pris l'habit noir par signe d'humilité tandis que ceux de Cîteaux prirent le blanc par réaction et par symbole de pureté. L'habit noir des Hospitaliers vient donc de leur filiation bénédictine. L'épée de Santiago orne le pourpoint de Velàzquez dans le fameux tableau des Ménines du Prado. Les habits étaient suffisamment confortables pour permettre de monter à cheval.
Autre signe de l'appartenance à un ordre, la bannière ou vexillum, traduit en français par gonfanon ou enseigne. Celui du Temple est un rectangle noir et blanc appelé « baucent ». La bannière de l'hôpital est un rectangle vertical rouge prolongé de flammes avec une croix blanche dans la partie pleine. Les barbes et longs cheveux des représentations du siècle dernier sont fantaisistes.
La dernière partie du livre est une réflexion sur le postulat du déclin des ordres militaires à partir de 1270. L'éviction des Chrétiens d'Orient après la chute d'Acre intervient en mai 1291. C'est en 1250 que les Mamelouks parviennent au pouvoir au Caire. Le Crac des chevaliers tombe en 1271, Tripoli en 1289. En 1291, les hospitaliers et les templiers se sont repliés sur Chypre.
Les reproches formulés à l'encontre des ordres commencent à pleuvoir alors ; la principale critique porte sur la richesse et la gestion des finances. Ceux qui les formulent refusent de considérer le transfert des fonds en Orient. Ils avancent la nécessité d'une fusion des ordres en un seul.
Alain Demurger reprend alors l'histoire de chacun des ordres dans cette dernière période pour montrer comment ils se sont fourvoyés par exemple dans des conquêtes hasardeuses. La partie la plus connue concerne les templiers qui affrontent les foudres du roi de France.
Les critiques culminent au moment du procès du Temple : en 1307, le roi de France fait arrêter tous les templiers et placer leurs biens sous séquestre royal. Philippe le Bel obtient des aveux de Molay sous la torture même si une partie des accusations semble avérée : par exemple un rite initiatique d'entrée qui posait problème ; des pratiques sodomites. Pourtant en 1309, les templiers commencent à se rétracter ; 54 membres de l'ordre sont alors envoyés au bûcher comme relaps (10 mai 1310). Molay est également brûlé en mars 1314. Philippe IV le Bel a entrepris ce procès pour s'écarter de la tutelle financière du Temple et parce que l'ordre refusait obstinément la fusion. L'Hôpital profite de la situation en récupérant les biens. C'est en outre le moment où l'Hôpital conquiert Rhodes aux dépens des Turcs ; le maître Foulques de Villaret arrive à Rhodes au printemps 1310 avec 26 galères, 200 à 300 chevaliers et 3 000 piétons. La cité tombe le 15 août 1310. Des membres de l'Hôpital ont participé à la course en s'attaquant à de petites embarcations dont celles qui transportaient des grains. En 1522, Rhodes est assiégée par les Turcs ; les hospitaliers doivent renoncer.
L'ordre Teutonique s'est lui consacré à la guerre contre la Lituanie. La tyrannie du maître est une des causes de la crise interne qui survient vers 1437-1440 d'autant que nobles et villes se rassemblent dans une diète à laquelle l'ordre doit se soumettre.
Dans sa conclusion, Alain Demurger explique que les ordres religieux-militaires ont décliné au moment de l'émergence d'un Etat moderne : « Le Temple ? Abattu par le roi de France en 1307-1312. Les ordres ibériques ? Rattachés à la couronne après la chute de Grenade. Les Teutoniques ? Leurs Etats (Prusse, Livonie, Courlande) ont été sécularisés par la réforme protestante en 1525 et 1561, tandis que l'ordre maintenu en Allemagne passait sous la coupe des Habsbourg. L'ordre de l'Hôpital ? Après avoir été chassé de Rhodes par le sultan ottoman Soliman, il s'est installé à Malte. Il en fut chassé par Bonaparte au retour de son expédition d'Egypte en 1798. Déjà la Révolution avait sécularisé ses biens. Il trouva finalement refuge à Rome. »
Alain Demurger, Chevaliers du Christ, les ordres religieux-militaires au Moyen Age, XIe-XVIe siècle, Seuil.
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