Philippe II, roi d'Espagne, successeur de Charles Quint, n'est pas auréolé de la réputation de son illustre père. Au contraire les représentations de son règne sont largement négatives. Le personnage est peint comme un roi intolérant, cruel et tyrannique. Son bilan se solde par un pays affaibli, accablé par les impôts et les guerres, les premiers servant à financer les seconds. Cette image de l'Espagne a été largement diffusée par tous les ennemis du roi qui ont répandu leur fiel dans des libelles. Le mérite du livre de Joseph Pérez est de partir de cette légende noire qui encombre la mémoire espagnole pour la nuancer.
La légende noire
Les principaux griefs contre Philippe II sont exposés par exemple dans un ouvrage intitulé L'apologie ou la défense du très illustre Prince Guillaume contre le ban et édict publié par le roi d'Espagne, rien de moins. Cette arme de propagande a été utilisée dans le contexte de la rébellion de Guillaume d'Orange. Ce texte est daté de la fin du XVIe siècle. Le massacre des Indiens est reproché aux Espagnols (notamment en s'appuyant sur la Historia del Mondo Nuevo de Girolamo Benzoni) ; à Philippe II d'avoir eu une vie dissolue ("il aurait vécu en concubinage avec sa soeur Juana ; il aurait épousé sa proche parente, Mariá Manuela de Portugal", il aurait fait assassiner son propre fils Don Carlos ; il aurait été un moment de sa vie bigame). Au XVIIe siècle, de grands historiens sont cependant venus redresser l'image de leur pays tels Quevedo et Saavedra Fajardo.
Charles Quint se retira du trône progressivement et confia la régence des Etats de la péninsule à son fils dès 1543 tout en surveillant de très près ses décisions. Philippe était alors âgé de 16 ans seulement. Il commença à régner réellement seul à la mort de son père en 1559.
Charles Quint s'entoura de précepteurs de talent pour former son fils : un gentilhomme Don Juan de Zúñiga fut pressenti pour apprendre les arts martiaux au roi ; Juan Martinez Guijarro se chargea de sa formation générale. Ainsi, Philippe fut initié aux arts ; il en fut amateur par la suite. En revanche, il n'était pas doué pour les langues étrangères.
Il fut un roi casanier : " la seule fois où Philippe s'est rapproché du champ de bataille, le spectacle d'une ville prise d'assaut et livré à la soldatesque l'a rendu malade : " C'est donc ça qui plaisait tant à mon père ! " se serait-il écrié à Saint Quentin, en août 1556 ". Roi timide, Philippe aimait les plaisirs simples, la nature, les femmes. Il fut attaché au cérémonial de la cour hérité de l'ordre de la Toison d'or dont il devint membre : les festins, les tournois, l'étiquette furent respectés. C'est pourquoi le budget attribué à la vie de cour connut une croissance forte.
La maison du roi
La maison du roi comprenait en effet cinq services : la chapelle, l'hôtel, la restauration, les déplacements et la sécurité. La chapelle royale fut dirigée par le grand aumônier Pedro de Castro, évêque de Salamanque. De grands musiciens y ont participé tel Antonio de Cabezón. L'hôtel était composé d'officiers chargés de diverses tâches autour de la personne du roi : serveurs, valets de chambre, fourriers occupés à la préparation des logements (la nuit le roi était accompagné d'un fourrier quand il voulait rendre visite à la reine), u trésorier ou grand argentier, un greffier, des secrétaires, des huissiers, un service médical (médecins et chirurgiens dont André Vésale). La restauration était placée sous l'autorité du premier sommelier de corps : " ce fut d'abord l'ami d'enfance du roi, Ruy Gómez da Silva, prince d'Eboli qui a l'honneur de dormir dans la même chambre que le roi ; c'est lui qui le réveille le matin ". Les vins étaient goûtés pour s'assurer qu'ils n'étaient pas empoisonnés. Le roi prenait le plus souvent ses repas seul. Le service des écuries s'occupait de tout ce qui concernait les déplacements. La sécurité était assurée par trois compagnies de cent hommes chacune : la garde allemande, la garde wallonne et la garde espagnole. Bouffons et nains devaient distraire le roi : Montaigne joua par exemple aux cartes avec Isabelle de Valois.
Affaires matrimoniales
1543 : âgé de 15 ans comme l'infante sa promise, le roi était sur le point d'épouser Marie de Portugal. Ils étaient cousins germains car Marie était la nièce de Charles Quint, fille de sa soeur Catherine qui, en 1525, avait épousé le roi Jean III de Portugal. De ce mariage consanguin naquit, en 1545, Don Carlos qui fut le seul enfant de cette union ; la mère ne survécut pas à son accouchement. Dans le dessein impérialiste de réunir toute la péninsule ibérique, Charles Quint maria en outre, en 1552 sa fille Jeanne à l'héritier du trône du Portugal ; union d'où naquit Sébastien, autre prince dégénéré.
Les stratégies matrimoniales de la couronne d'Espagne se poursuivirent lorsque Marie Tudor accéda au trône d'Angleterre. Philippe fut alors marié à cette reine de 40 ans, laide et stérile de surcroît (1554). En septembre 1555, Philippe quitta l'Angleterre. Marie engagea -avant de trépasser- son pays aux côtés de l'Espagne dans la guerre contre la France en 1558, conflit qui engendra la perte de Calais dernière tête de pont sur le continent.
Abdications et titres du roi Philippe
Ces années-là (1555-1557), Charles Quint renonça à son trône. Philippe recueillit donc tous les titres de son père à l'exception du plus prestigieux : Empereur. Philippe n'eut jamais de penchant pour l'Allemagne et les Allemands. En l'absence de cet honneur, le roi de France prétendit passer avant lui dans le protocole, notamment à la cour de Rome. En 1570, par exemple, quand il épouse sa nièce Anne d'Autriche, il s'oppose à ce que la mère de la fiancée qui n'est autre que sa soeur Maria- l'accompagne en Espagne. C'est que Maria est la femme de l'empereur et le protocole l'aurait placée avant le roi d'Espagne !" (p. 49).
L'Espagne dont hérita Philippe, se divisait alors en couronnes (corona : Aragon, Castille), réunion de plusieurs royaumes ou seigneuries (reinos y señorios). Les couronnes formaient la monarchie proprement dite. La solidarité entre les couronnes n'était alors pas évidente. La situation privilégiée de la Castille (elle représentait les trois quarts de la population totale) qui n'avait pas de vice-roi rendait jalouses les autres couronnes. Le castillan était de plus en plus la langue parlée en haut lieu. Le roi était catholique (selon la règle de la paix d'Augsbourg de 1555 : cujus regio ejus religio, la religion des sujets est celle du prince). La diversité de foi n'était donc pas acceptée dans le royaume. Philippe déclara d'ailleurs lors de la guerre des Flandres qu'il n'avait nullement l'intention de régner sur des hérétiques.
Les armées qui eurent fort à faire durant les années du règne se composaient assez peu d'Espagnols mais de mercenaires recrutés dans toute l'Europe.
Bureaucratie et personnel politique
Le gouvernement était formé de conseils : le Conseil de Castille était de loin le plus prestigieux. La chambre de Castille venait suppléer le Conseil dans les tâches bureaucratiques (candidatures aux conseils et ailleurs, création de titres de noblesse, grâces).
Les secrétaires étaient les intermédiaires entre les conseils et le roi. Les ministres étaient généralement de naissance médiocre, appelés letrados. Cette bureaucratie accoucha par exemple d'un très précieux document pour les historiens : Relationes topográficas qui recense dans le moindre village, le nombre d'habitants et les fêtes locales.
Entre 1556 et 1566, deux hommes à la tête de la monarchie pèseront dans les décisions ; le duc d'Albe, grand militaire et le ministre Ruy Gómez. En 1556, ce dernier cumulait déjà les titres de sommelier du corps, de conseiller d'Etat et de grand trésorier. Lors de la dernière étape du règne, deux nouveaux ministres prendront le relais : Gonzalo Pérez, secrétaire du Conseil d'Etat, fils d'un secrétaire de l'Inquisition et Francisco de Eraso, secrétaire privé. Ruy Gómez avait alors perdu une partie de son influence (il mourut en 1573). Eraso fut accusé de corruption. Le cardinal Diego de Espinosa devint le nouvel homme fort comme président du Conseil royal en 1566. Philippe II se fâcha avec lui en 1572. Son secrétaire Vázquez prit la suite avec Antonio Pérez, fils de Gonzalo. Ce dernier fut chargé des affaires des Flandres, d'Italie et de Méditerranée. Antonio fut lui aussi écarté en 1579 au profit de Juan de Idiáquez et du cardinal Granvelle à la suite d'une sombre affaire. Antonio dut s'exiler pour échapper à son maître.
Finalement, en 1586, le roi affaibli gouverna via des comités (juntas). La Junta Grande eut principalement en charge les affaires courantes à l'intérieur et était composée de Vazquez, Idiáquez, de Cristóbal de Moura et de Diego Fernandez de Cabrera.
Dans sa manière de gouverner, le roi eut toujours besoin de lire des mots, il fallut toujours s'adresser à lui par écrit. On lui reprocha cette difficulté à évoquer les grandes questions oralement et donc franchement. Les archives s'accumulèrent tellement que l'ancienne prison de Simancas fut transformée en un imposant dépôt.
L'idéologie absolutiste
Le dominicain Francisco de Vitoria (1483-1546) et le jésuite Francisco Suárez (1548-1617) comparaient -suivant les idées de Thomas d'Aquin- la communauté politique à un corps humain. Dans le système espagnol, la loi devait être acceptée par le peuple. Cet accord n'était cependant pas exprimé par un vote ; l'absence d'opposition équivalait à un accord tacite. Dans le même ordre d'idée, le roi ne pouvait agir dans le sens contraire du bien de ses sujets sans quoi il méritait le titre de tyran. Le peuple pouvait dans ce cas extrême déposer le roi. Les Cortès, composés de députés qui appartenaient à la noblesse, avaient droit de regard sur la fiscalité. Les seules limites au pouvoir des rois espagnols étaient dans la coutume : "la loi divine, les lois fondamentales du royaume, le droit des gens qui garantit la propriété des biens et la justice, un ensemble de contrats, de coutumes, de privilèges" (p.85).
Les premières années du règne
Il débuta sous les auspices de la trêve signée avec Henri II en 1556, trêve rompue rapidement. La guerre se déroula pour l'essentiel dans le nord de la France. Henri II se résigna à signer la paix de Cateau-Cambrésis le 3 avril 1559. La France renonça définitivement à l'Italie. Philippe II fut le grand vainqueur.
L'Inquisition à l'oeuvre
La religion va hanter toute la durée du règne : dès le début, des foyers hérétiques furent dénoncés : à Valladolid, Augustin Cazalla, chanoine de Salamanque, chapelain et prédicateur de Charles Quint fut par exemple impliqué. Il fut exécuté finalement. Dans la même ville, des autodafés de Luthériens furent effectués en public dès mai 1559, sous la présidence de Don Carlos. Des ouvrages furent également mis à l'Index : "est visée toute spiritualité qui fait une place à la libre inspiration des fidèles, à l'intériorité, aux effusions du coeur et qui s'offre indistinctement à l'élite et à la masse" (p.99).
Valdés dirigea l'inquisition dès 1547. Il décida par exemple l'arrestation de Bartolomé Carranza, archevêque de Tolède et primat d'Espagne. Le jugement final en ce qui le concerne fut rendu en 1576 et il fut modéré. Auparavant, Carranza avait passé 17 années en prison. Il mourut très peu de temps après sa sortie.
Philippe II ne fut -d'après l'auteur- pas responsable de la situation puisqu'il n'était pas en Espagne au moment de la grande vague d'arrestations.
En revanche, ce fut bien lui qui prit la décision de contraindre les étudiants de Louvain dans un premier temps puis tous les étudiants à regagner l'Espagne et à quitter les pays espagnols du nord (1559). Philippe donna de surcroît tout son appui aux décisions de l'Inquisition et ne fit rien pour soulager la peine de Carranza.
Outre les protestants, la tentation de l'illuminisme fut combattue : "de petits groupes se réunissent, souvent autour d'une femme dévote (beata) pour lire la Bible, la commenter et parler des moyens de s'unir directement à Dieu." Catalina de Cardona, Marie de la Visitation comptèrent parmi les plus illustres beatas.. Marie fut accusée de supercherie. Lucrèce de León fut rejointe par un nombre non négligeable de fidèles qui crurent dans ses prophéties pessimistes sur l'Espagne. Le procès de Lucrèce dura cinq ans à partir de 1590.
Dans ce climat d'intolérance, l'antisémitisme se répandait dans la société. Tous les juifs convertis et leurs descendants furent inquiétés. Devant les abus et l'atmosphère, l'Etat décida de limiter les recherches familiales à cent ans.
Savantes recherches
Nonobstant la mainmise de l'Inquisition sur des pans entiers de la société, les savants ne furent pas entravés dans leurs recherches comme en témoignent les résultats obtenus en médecine et en astronomie. Ainsi le système de Copernic ne posa aucun problème : "c'est seulement en 1616 que Rome mettra Copernic à l'Index". Le jésuite José de Acosta écrivit par exemple : "Il nous suffit de savoir que, dans les Saintes Ecritures, il faut s'en tenir, non pas à la lettre qui tue, mais à l'esprit qui vivifie" (p.127).
Parmi les recherches les plus intéressantes, la réalisation d'une carte géodésique de l'Espagne fut achevée par Pedro de Esquivel, professeur à l'université d'Alcala. Une grande enquête statistique fut commencée en 1575 fut entamée. Des travaux hydrauliques comme la machine de Juanelo à Tolède destinée à faire monter l'eau du Guadalquivir jusqu'à l'Alcazar furent menés à bien.
Dans le domaine religieux et plus particulièrement de la traduction de la Bible, Philippe II chargea Arias Montano en 1567 d'en rédiger une nouvelle. Francisco Sanchez de las Brozas dit le Brocense se fit remarquer par des positions provocatrices. Ces propos sur Aristote revinrent aux oreilles de l'Inquisition. Or s'en prendre à Aristote, c'était s'en prendre à Saint Thomas et saper les bases de la foi. Brocense répondit : "vous me faites chier avec saint Thomas". L'humanisme plus généralement fut suspecté de remettre en cause les fondements chrétiens de la société espagnole comme l'esprit critique plus généralement.
Isabelle de Valois, modératrice
Vers 1560, Philippe put se consacrer à la construction de l'Escorial puisque ses voisins ne tentaient pas de l'inquiéter. Le traité du Cateau-Cambrésis avait prévu que Philippe II épouserait la fille d'Henri II et Catherine de Médicis. En contrepartie, Isabelle renonça à ses droits sur la couronne de France. Le mariage par procuration eut lieu à Notre-Dame de Paris le 22 juin 1559. A l'occasion des fêtes données en l'honneur des époux, Henri II fut blessé mortellement dans un tournoi. Le jour de leur première rencontre, Isabelle dévisagea longuement Philippe. Il s'écria alors : "Vous regardez si j'ai des cheveux blancs". Le mariage ne fut consommé que plus d'un an plus tard, en mai 1561. Isabelle donna au roi deux filles. Ce dernier l'aima tendrement jusqu'à sa disparition en 1568.
Madrid capitale du royaume et l'Escorial, le palais de Philippe II
Madrid n'était qu'une petite ville de dix mille habitants mais elle se trouvait à proximité des terrains de chasse du roi et elle possédait un palais. Philippe II fit transformer cet alcazar et réalisa le pont de Ségovie sous lequel circulait un ruisseau au débit si lent que le pont parut démesuré.
Charles Quint avait demandé dans son testament à être enterré non dans la chapelle royale de Grenade comme ses prédécesseurs mais dans un monastère hiéronymite. C'est la raison pour laquelle fut édifié le palais de l'Escorial, à l'extrémité d'un plateau adossé au flanc de la chaîne du Guadarrama. Benenuto Cellini, le Tintoret et Le Titien furent mis à contribution. La première pierre fut posée en 1563 et les premiers moines vinrent dès 1573. L'Escorial devint en outre un lieu de culte et un centre scientifique. On n'hésita pas à y acheter des ouvrages mis à l'Index comme ceux de Machiavel.
Les finances de la Castille.
La Castille profita particulièrement des arrivées de métaux précieux des Indes. Un impôt direct -le servicio - fut voté par les Cortès qui ne concernait que les roturiers. L'alcabala était une taxe sur les transactions selon un système forfaitaire et une répartition ensuite entre les municipalités. La fiscalité connut une forte progression relativisée par l'augmentation de la population. Avec la création des Millions, la pression fiscale augmenta fortement. Quatre articles de consommation furent particulièrement taxés : le vin, le vinaigre, l'huile et la viande. L'Etat put en outre prélever un impôt sur le clergé. En outre, l'Etat compléta ses revenus par des expédients, l'argent d'Amérique et des emprunts : "L'Etat vend des exemptions d'impôts (hidalguias), des offices municipaux, des biens de la couronne, notamment des terres entre les deux Castilles, en Extremadure et en Andalousie" (p.193). Les terres en question étaient des communaux où les pauvres ne purent donc plus laisser paître leurs bêtes. L'Etat chargea des banquiers de réaliser certaines opérations selon des contrats appelés asientos.
Néanmoins, Philippe II dut subir des banqueroutes. Les Génois sortirent renforcés par le gel des remboursements décidé en 1557, puisqu'ils étaient parvenus à garantir leurs dettes.
Une deuxième banqueroute affecta le royaume en 1575 date à laquelle furent annulés les asientos. Cela n'empêcha pas l'armée des Flandres de se mutiner et de se ruer vers la ville d'Anvers qui fut mise à sac (novembre 1576). Un compromis en 1577 abrogea les mesures. Près de 18 millions de ducats furent ainsi convertis en juros c'est-à-dire en rentes sur l'Etat.
Dans le dernier tiers du XVIe siècle, la conjoncture économique en Castille se renversa : les villes marchandes déclinèrent ; les foires de Medina del Campo connurent ainsi une crise dont elles ne se relevèrent pas. La Castille devint à ce moment un pays de rentier où l'investissement productif se réduisit comme peau de chagrin. Effet de la crise, l'exode rural des paysans endettés entraîna dans les villes des chômeurs. Dans les vallées de l'Ebre et dans le royaume de Valence, les seigneurs purent compter sur "les moriscos, une main d'oeuvre laborieuse, efficace, docile et réduite à une condition semi-servile" qui finit cependant par être exclue du royaume. Les secours furent réservés aux malades, aux invalides et aux vieillards tandis que les nécessiteux en profitèrent de moins en moins. En août 1565, Philippe revint cependant sur l'interdiction de mendier.
Dans les Indes (en Amérique)
Philippe -contre l'opinion de son père- revint sur l'interdiction du travail forcé dans les Indes. Cette pratique avait été interdite en 1549 par le président de l'Audience, La Gasca. Il eut l'idée de remplacer les Indiens par des noirs. Mais ces derniers moururent en nombre dans la mine, de froid le plus souvent. L'expérience tourna court. Malgré les conditions dramatiques de travail et de vie des Indiens, il n'y eut aucune révolte à Potosi. Les gisements de métaux précieux du Mexique et du Pérou furent épuisés par les Indiens. Les critiques en Espagne de la politique des conquistadores se firent de plus en plus entendre. Las Casas refusait par exemple le droit aux Espagnols de s'installer dans ces contrées. Pour contrer cet argument, des Espagnols comme Motolinia vers 1550, prétendirent que les Aztèques n'avaient pas davantage de légitimité et qu'ils se comportaient en tyrans. La religion des Aztèques exigeait par exemple du sang : "Pour que le soleil suive sa marche, pour que les ténèbres ne s'appesantissent pas définitivement sur le monde, il faut lui donner chaque jour sa nourriture, "l'eau précieuse, c'est-à-dire le sang humain." (p.238).
1568, les Flandres
L'union de la Castille et des Pays-Bas avait quelque chose d'artificiel. Les Flandres étaient un héritage bourguignon que les Habsbourg avaient recueilli depuis qu'en 1477 la fille de Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne, avait épousé le futur empereur Maximilien. Granvelle, l'homme fort du cabinet installé aux Pays-Bas, fut détesté par les Flamands. La monarchie espagnole fut de plus soupçonnée de vouloir installer l'Inquisition. Philippe II, pour calmer la situation, dut se séparer de Granvelle (1564), décision qui n'empêcha pas le prince d'Orange et le comte d'Egmont, avec derrière eux une grande partie de la noblesse, d'entrer en rébellion. Ils exigèrent la suppression des édits contre les hérétiques et la liberté de conscience. Autre motif de mécontentement pour les Pays-Bas, l'alourdissement de la fiscalité, notamment les taxes de 10 et 20 % portant sur les transactions des biens meubles ou immeubles.
Philippe II se consola de ses déboires dans les Flandres grâce à ses victoires contre le croissant. Face à la menace turque musulmane, le choc eut lieu à Lépante, au large du golfe de Patras, le 7 octobre 1571. Les chrétiens l'emportèrent. Si cette victoire arrêta les progrès des Turcs en Méditerranée ; son importance doit être relativisée.
Les 17 provinces formèrent une confédération. Ils attendirent cependant avant de reconnaître sur le trône Guillaume d'Orange (1576). L'archiduc Mathias fut pressenti et devint gouverneur des Pays-Bas. Trois provinces restèrent cependant fidèles au roi d'Espagne. Après le décès de Don Juan d'Autriche, Farnèse prit le commandement des troupes espagnoles. Les provinces du Nord se constituèrent en Union calviniste d'Utrecht. Farnèse reprit Maastricht en 1579. Guillaume d'Orange reprocha à Philippe II d'être un tyran pervers coupable d'avoir assassiné son fils et empoisonné Isabelle de Valois ; d'avoir vécu en concubinage avec sa soeur Jeanne ..., d'être responsable de la mort de millions d'Indiens, et d'avoir réprimé les dissidents religieux. Guillaume II proposa ensuite aux provinces décidées de nommer un nouveau souverain. Assassiné en 1584, à Delft, par un fanatique comtois, il ne put poursuivre son projet. Maurice de Nassau lui succéda. Après la capitulation d'Anvers devant les troupes de Farnèse en août 1585, Elisabeth d'Angleterre s'engagea dans le conflit pour soutenir les protestants. Philippe II projeta alors d'envahir l'Angleterre. Farnèse engagea la campagne de 1592 en France avant de mourir de maladie. L'Espagne perdit alors beaucoup de terrain aux Pays-Bas en l'absence de son général.
Les projets d'attaque contre l'Angleterre furent motivés par les déboires des navires commerciaux face aux corsaires anglais dont le plus célèbre d'entre eux : Drake. Au printemps 1587, Drake pénétra dans le port de Cadix et y coula 18 navires. L'Invincible Armada quitta Lisbonne le 30 mai ; une bataille navale au large de Gravelines scella au début d'août la perdition de l'Espagne. Le désastre se poursuivit : "J'avais envoyé mes bateaux se battre contre les hommes, pas contre les éléments" se lamenta le roi. En 1596, les Anglais et les Hollandais se lancèrent dans une nouvelle opération contre Cadix. En 1597, une expédition contre l'Irlande échoua de nouveau. L'Espagne garda cependant la maîtrise sur les mers.
En outre, Philippe intervint dans les affaires françaises en soutenant la Ligue et en envoyant un émissaire participer aux états généraux pour défendre la cause catholique et demander le trône pour Claire-Eugénie, fille de la reine Isabelle, elle-même fille du roi Henri II. Cette tentative fut un échec en raison de la loi salique qui écarte du trône de France les femmes.
1568, les Morisques
"On appelle morisques les descendants des musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme". Ils représentaient environ la moitié de la population de Castille soit 150 000 personnes. Or, à l'époque de Philippe II, les livres arabes continuaient de circuler clandestinement (littérature aljamiada) malgré les mesures prises pour forcer leur intégration : interdiction de parler arabe, de célébrer leurs fêtes, d'utiliser les bains publics, de porter des vêtements traditionnels et le voile pour les femmes. La noblesse les utilisait cependant et était satisfaite de cette main-d'oeuvre exploitée. En 1582 fut décidée leur expulsion.
Don Carlos
Don Carlos était un dégénéré, un malade physique et mental, souffrant de fièvres continuelles et blessé dans son enfance à la tête (il tomba dans un escalier en poursuivant sa servante). Il ne supporta pas d'être écarté des affaires du royaume. On lui attribue un livre imprimé vers 1566 et intitulé : Les Grands et admirables voyages du roi Philippe ; "sur la première page, on lit : " De Madrid au Pardo, du Pardo à l'Escorial, de l'Escorial à Aranjuez, d'Aranjuez à Ségovie, de Ségovie à Madrid " ; les autres pages sont en blanc . " (p.288)
Il fut finalement arrêté par ordre de son père dans l'intérêt du royaume. L'été, le prince se comportait étrangement en se roulant dans la glace, cause sans doute de son affaiblissement qui provoqua sa mort finalement.
Don Carlos mourut le 24 juillet 1568 à l'alcazar de Madrid. En l'absence d'un héritier mâle, Isabelle-Claire-Eugénie, fille d'Isabelle de Valois devint héritière jusqu'à ce qu'en 1571 la quatrième épouse de Philippe, Anne d'Autriche, donna naissance à un fils Fernando. Il ne survécut pas à l'année 1578. La succession échut alors à son frère Diego qui disparut également en 1579. En 1582, le problème fut définitivement réglé avec le futur Philippe III.
Le Portugal rattaché à l'Espagne
Vers 1580, le problème de la succession sur le trône du Portugal se posa avec acuité. "Le roi Sébastien était le fils posthume du prince héritier Jean et de Jeanne d'Autriche, soeur de Philippe II". Comme son cousin Don Carlos, il était mentalement déficient. Hanté par des rêves impérialistes, il se rendit à Tanger depuis Belém avec un corps expéditionnaire. Son aventure tourna au désastre et le roi fut tué. Son corps ne fut cependant jamais retrouvé ce qui fut le début de rumeurs sur un possible retour. Philippe fit valoir dans ces conditions ses droits sur la couronne. Une partie de la noblesse portugaise lui fut reconnaissante d'avoir payé une rançon pour les libérer du Maroc. Le roi finit néanmoins par envoyer la troupe en juin 1580. Philippe fut proclamé roi du Portugal le 11 septembre et se rendit sur place en décembre. Le peuple resta hostile à son nouveau souverain.
Fin de règne
Antonio Pérez fut un de ces letrados choisi comme collaborateur de Philippe en cette fin de règne, son train de vie était fastueux et ses intrigues fréquentes. Don Juan, fils de Charles Quint fut lui écarté de la succession. Escobedo, secrétaire de Pérez, au courant de toutes ces intrigues fut assassiné en 1578.
L'Aragon, région frontalière avec la France, se révolta à la suite de l'incorporation du comté de Ribagorza, propriété des ducs de Villahermosa. Quand Pérez en fuite en 1590, se retrouva en Aragon, Philippe demanda son extradition qui lui fut refusée.
La Castille commença également à protester contre l'ampleur des taxes et plus particulièrement des Millions.
Enfin, Henri IV mena une dernière guerre contre l'Espagne qui s'acheva pas un statu quo ante (1595-1598). En mai 1598, Philippe II céda à sa fille Isabelle-Claire Eugénie ses Etats du Nord.
Philippe II, épuisé, se retira de plus en plus longuement sur l'Escorial avec sa fille et laissa les juntas gouverner à sa place. Il décéda, perclus de rhumatismes, en 1598.
Conclusion
Philippe fut davantage inspiré par un souci dynastique que par une volonté d'étendre la domination du catholicisme. Par exemple, la politique du roi d'Espagne contre l'Espagne n'est pas uniquement guidée par le souci d'étendre le catholicisme : "La vérité est que Philippe II préférait une Angleterre protestante à une Angleterre liée à la France". Néanmoins, durant tout le règne de Philippe, les guerres se succédèrent sans interruption. Les ressources fiscales demandées à la Castille servirent la cause de la guerre et affaiblirent le pays. Malgré les sacrifices demandés aux Indiens de Potosi, la situation ne fut pas rétablie. A la fin du règne de Philippe, les paysans étaient appauvris et le royaume dans son ensemble également.
Philippe n'a rien fait pour adoucir le sort des dissidents religieux tel Carranza.
Si le règne de Philippe II ne coïncida pas exactement avec le siècle d'or (1580-1680), l'époque fut marquée par l'influence espagnole dans le domaine des arts, de la mode ("blanc d'Espagne, vermillon d'Espagne, parfums, articles de cuir") ; de la vie de cour et de la langue (les mots "bizarre, camarade, casque, escamoter, fanfaron" viennent de l'espagnol). "Deux genres romanesques captivent plus particulièrement les français : la pastorale et le roman de chevalerie. Le modèle du premier est fourni, en 1542, par la Diana de Montemayor, traduite en 1578, et par La Galatée de Cervantès (1584).
D'après Joseph Pérez, L'Espagne de Philippe II, Fayard
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